5 Novembre 2022
Nous sommes tous frères de souches.
Tous descendants d’un même ancêtre africain, un australopithèque qui voici quelques millions d’années décida de passer à la station debout.
Alexandra Badea nous propose une magnifique, salutaire et indispensable leçon de fraternité.
Le mot peut-être le plus important figurant au fronton de toutes nos mairies.
Un très beau spectacle qu’on aurait bien tort de réserver aux seuls adolescents des collèges et des lycées,
Ce spectacle pourrait commencer par une voix off qui nous dirait « il était une fois… »
Un conte moderne, une fable contemporaine qui va poser un regard on ne peut plus juste, sans concession aucune sur une société qui refuse en bloc cette notion de fraternité.
Ce spectacle va porter une parole très forte, celles d’adolescents, une parole terriblement lucide, acérée, une parole qui paradoxalement n’est que très peu entendue et donc relayée.
C’est l’une des principales motivations de l’auteure-metteure en scène que de permettre cette parole, recueillie lors de moments de partage artistique dans les classes lors du confinement.
Une parole recueillie puis retransmise.
Des souches, donc.
Celles qui sur le plateau matérialisent une clairière, dans une forêt du nord de la France.
Au lointain, un grand écran video, avec le vert des arbres, qui seront souvent films par le biais d’un long et très lent travelling avant.
Des arbres pas si rassurants que cela. Des arbres qui pourraient être ceux de la « jungle » de Calais.
Le premier rapport signifiant est bien là : les arbres-adultes côtoient des «petits-arbres », qu’on aurait dès le départ coupés dans leur élan de vouloir vivre leur vie propre.
Dea, lycéenne en 1ère scientifique, arrive dans cette clairière et rencontre Enis qui lit.
Après un première chamaillerie, les deux jeunes gens vont développer une amitié sincère.
Soudain, sur l’écran, nous retrouvons Léa, interrogée par un homme sévère.
Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour comprendre le métier de cet homme. C’est un policier.
Bien entendu, un flot de questions assaille le public.
Petit à petit, les pièces du puzzle vont se mettre en place, grâce à ce télescopage temporel.
Dea, celle qui voit le monde, (c’est la signification de son prénom) a voulu faire preuve de la plus grande des fraternités. Elle a voulu aider son jeune prochain, sans-papier ayant atterri dans cette clairière après un voyage sur un radeau de fortune où la place est facturée 10000 euros par des passeurs sans scrupules, et ayant pour projet de passer en Angleterre, pays qui lui semble faire figure de terre promise.
Une actualité des plus « actuelles » remonte à la surface. Suivez mon regard du côté du Palais Bourbon...
Ce faisant, l’ado Dea nous interroge tous autant que nous sommes sur le monde des parents, la génération adulte précédant la sienne.
Des adultes qui sans doute pour la première fois de l’histoire vivront mieux et plus confortablement matériellement que leurs enfants.
Des adultes formatés, qui s’auto-abrutissent par le biais de détestables messages provenant de media putassiers, omniprésents et qui véhiculent de détestables valeurs.
Une analyse très claire et sans concession.
Elle ne les déteste pas, les parents, Dea, elle constate et tire ses propres conclusions. Simplement. Impitoyablement.
Et nous de suivre à la fois le développement de l’amitié des deux nouveaux amis, sur la scène, et l’affrontement entre la même jeune fille et le policier de la brigade des mineurs.
Et de tout remette en ordre, pour terminer le puzzle.
Nous saurons pourquoi Dea se retrouve au poste.
Le monde de la jeunesse est alors perçu comme un monde positif, solidaire, engagé et responsable.
Le monde de l’espoir.
Deux jeunes excellents comédiens incarnent sur scène les personnages principaux.
Lula Paris, Dea et Alexis Tieno, Enis, sont d’une justesse et d’une rigueur exemplaires.
Leur jeu, irréprochable, subtil et délicat, nous fait totalement croire à leur personnage.
Les deux comédienne et comédien vont nous bouleverser.
De très beaux moments nous attendent.
La mise en scène repose sur les deux duos.
Scène et écran video. Amitié et confrontation tendue.
Deux atmosphères. Lumières douces et chaudes pour le plateau-forêt, teintes blafardes et crues à l’écran.
De véritables chorégraphies, un jeu du chat et de la souris, une lutte « pour de rire », symbolisent l’état de l’enfance, avec ses moments d’insouciance malgré les difficultés.
Une scène de « cabane » est d’une magnifique beauté formelle. Je vous laisse découvrir.
A l’écran, Stéphane Facco est ce flic qui fait le job pour lequel il est payé.
Sa composition, tout en austérité, débouche avec une subtile progression, sur une attitude finalement compréhensive.
La partition n’est pas des plus faciles, le comédien est lui aussi parfait.
Au final, cette heure est un formidable moment de théâtre au service d’un regard sur notre monde tel qu’il ne va pas.
Un monde qui devient de en plus inhumain. Un monde de moins en moins fraternel.
Au risque de me répéter, c’est un spectacle qu’il serait dommage de laisser aux seuls jeunes spectateurs.
Les adultes ont beaucoup à réfléchir devant ce miroir impitoyable de notre actuelle condition humaine.
Un moment salutaire et poignant d’un théâtre au service de vraies valeurs.
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Alexandra Badea | Celle qui regarde le monde - Les Plateaux Sauvages
Texte, mise en scène et scénographie Alexandra BadeaCréation lumière et régie générale Antoine Seigneur-GuerriniManon MajaniCréation sonore Rémi Billardon assisté de Valentin Chancelle Cr...