28 Juillet 2022
Quand votre voisine de chaise de 18 ans (je lui ai demandé…) ne peut s’empêcher de vous dire dès la dernière note envolée : « Putain, j’connaissais pas, c’est énorme ! »
Quand des jeunes gens pas encore majeurs dansent, sautent à faire trembler le parquet du chapiteau devant un artiste de 82 ans qui joue pour eux sa musique, vous vous dites que cette musique-là est définitivement inscrite au Patrimoine de l’Humanité.
Herbie Hancock – Marciac 2022 – J’y étais !
Oui, j’aurai assisté à ce merveilleux concert, de ceux qui restent à jamais gravés dans votre mémoire. Et pourtant, il y en a, des concerts gravés dans votre mémoire…
C’est un jeune homme sautillant qui pénètre sur le plateau, esquissant même un petit pas de danse.
Vêtu d’un longue chemise noire, avec le récepteur des intra-auriculaires dans la poche sur le cœur, (avec les antennes qui dépassent), la légende du jazz qu’est Mister Hancock est tout sourire, et vient saluer le public, et lui dire combien il est heureux d’être ici.
Dans une élégance rarissime, il fait applaudir le merveilleux pianiste Christian Sands qui l’a précédé sur la scène. Rarissime, vous dis-je !
Cent fois sur le métier, le musicien qui a transformé le jazz durant les cinquante dernières années et ce à plusieurs reprises, le faisant évoluer dans des directions à la fois on ne peut plus originales, personnelles et inattendues, cent fois sur le métier, ce musicien est venu remettre son ouvrage.
Avec quatre compères avec qui il va constituer un quintet exceptionnel de virtuosité, de technique et de talent.
Terence Blanchard à la trompette, Lionel Loueke aux guitares, James Genus à la basse et Justin Tyson à la batterie.
Après avoir présenté le premier morceau, Ouverture(s) – il expliquera la signification de ce « s », à savoir une somme de petits moments musicaux, il va s’asseoir derrière son Kork Kronos et nous demande si le premier son nous satisfait.
Facétieux Herbie Hancock...
Et le voici qui se lance dans de vertigineuses nappes synthétiques, dans des envolées de sons un peu étranges, notamment dans le registre très graves.
L’homme connaît bien sa machine, dont il ne tarit pas d’éloge depuis quelques années déjà…
Et puis les quatre guys le rejoignent dans un premier groove hallucinant de profondeur.
Un jazz fusion magnifique d’intensité.
En deux mesures, vous avez envie de bouger.
Et une nouvelle fois cette impression unique, comme à chaque concert : se dire que vous n’avez jamais entendu nulle part jouer personne de cette façon. Un sentiment rare de découverte permanente, tellement ce musicien est un créateur unique.
De grands, très grands moments nous attendent.
Mister Hancock va laisser énormément de place à ses musiciens. Il serait impensable de brider de telles pointures et de les reléguer au second plan.
Durant ces presque deux heures, (si si…), nous allons en prendre plein les oreilles.
Le trompettiste Terence Blanchard, au son réverbéré et aux discrets effets nous démontrera s’il en était encore besoin son lyrisme de chaque instant. Un vrai bonheur.
Tout comme Lionel Loueke, le guitariste béninois, qui se fera chambrer par le patron, en raison des multiples pédales et « boutons » devant lui.
Lui aussi, quelle sensibilité et quelle précision dans le jeu, le toucher. Chacune de ses interventions déclenche un tonnerre d’applaudissements.
La section rythmique est proprement hallucinante.
A la batterie, Justin Tyson va nous sidérer par sa force brute et sauvage (je ne voudrais pas me transformer en l’une de ses cymbales…), sa vélocité, sa technique (ce qu’il fait à la main gauche est impressionnant…), mais aussi sa capacité à dessiner tout un paysage percussif très évocateur et très lyrique.
Quant à James Genus, lui va décourager tous les musiciens amateurs de l’instrument présents dans le public.
Il chante ses notes, lorsque s’il se lance dans ses soli magnifiques. Les cinq cordes de son instruments doivent chauffer ! (Jamais de slap, au passage, tout à l’index et majeur...)
Et le boss. Impérial. Organisateur de tout le propos musical, distributeur de la parole, maître des débats.
Avec des titres phares, Chamaelon, Rock-It et L’île de Cantaloupe en rapide medley, Speak like a child, ou encore Actual proof, et puis des compositions plus récentes.
Il va utiliser durant de longues passionnantes minutes un vocoder, colorant sa voix de sonorités synthétiques et harmonisées numériquement.
Ce sera pour nous l’occasion de redécouvrir le titre Come running to me, paru en 1978 sur l’album Sunlight.
Une impression de sérénité règne alors en permanence, chaque note étant pesée, soupesée, comme si elle ne pouvait qu’être à cette place.
« J’espère que vous vous amusez, parce que moi, oui ! » lancer-t-il à la foule.
Oui, il s’amuse à dialoguer avec ses musiciens, à plaisanter avec eux, à les regarder jouer, appréciant en connaisseur leur exceptionnel jeu.
Le temps file à tout allure, et voici venir le moment que tout le monde attendait.
Herbie Hancock se saisit de son Keytar Roland, son clavier portable à la forme « guitaristique ».
Chameleon. Comme une évidence.
Ovation. La plus importante depuis le début de cette 44ème édition.
Les services de sécurité laissent passer le public devant la scène. C’est la ruée pour danser, sauter sur place, agiter les bras en tous sens. Toutes générations confondues.
Au final, un sentiment rare.
Celui de vous dire que vous vous souviendrez de cet exceptionnel concert le restant de votre vie.
Magistral Herbie Hancock. Au sens premier, magistral : le Maître !
Oui, j’y étais !