11 Novembre 2019
Venise n'est pas en Russie !
Ca, il le sait, le dessinateur de motifs pour soiries Anzoletto, lui qui doit prochainement se rendre à Moscou, invité qu'il est par des confrères russes.
Un homme qui doit quitter son pays, laissant en plan celle qui nourrit de tendres et maritales intentions à son égard.
Anzoletto, c'est Goldoni.
L'auteur vénitien, par le biais de cette pièce, dit adieu à son public.
Lui, c'est à Paris qu'il espère être mieux compris. (Un contrat de deux ans à la Comédie des Italiens l'attend.)
La dernière soirée de Carnaval, c'est l'une des dernières soirées de Goldoni dans la Sérénissime.
Nous allons donc assister à un moment de vie au sein d'une petite communauté d'artisans locaux : des tisserands, des marchands de tissus se réunissent à l'invitation du maître de maison, il signor Zamaria. De nos jours, ce serait une petite fête entre membres du Rotary Club local.
Les personnages goldoniens n'ont besoin ni de masques, ni de costumes à losanges colorés ou à bosses. Nous ne sommes définitivement plus dans les archétypes de la Comedia dell'Arte.
Durant deux heures et vingt minutes, le metteur en scène Clément Hervieu-Léger va donc nous montrer les relations qui vont interagir entre les quinze personnages de la pièce.
Oui, c'est une pièce qui décrit ces relations-là. Il n'y aura ni véritable intrigue, ni coups de théâtre, ni rebondissements.
Ici, ce qui importe, ce sont tous les liens qui vont se nouer (ou pas) entre ces hommes et ces femmes.
Aujourd'hui, on dirait que Goldoni interroge le vivre-ensemble de cette micro-société de bourgeois vénitiens.
C'est bien ce qu'a voulu nous proposer le metteur en scène.
Clément Hervieu-Léger signe un spectacle tout en délicatesse, à partir d'une pièce, qui, il faut bien le dire, n'est pas la plus passionnante de Goldoni.
Pour cet instantané sociétal, nous remontons le temps aux Bouffes du Nord, qui se révèle être un écrin incomparable.
Les tons ocres, les murs de pierre évoquent vraiment le XVIIIème siècle vénitien.
Les bougies, les beaux costumes de Caroline de Vivaise, les jolies lumières de Bertrand Couderc, les parties musicales jouées à la viole de gambe, mandoline, violoncelle et à la guitare, tout ceci participe également à cette plongée dans la Venise classique.
Et puis, bien entendu, les comédiens membres de la Compagnie des Petits Champs vont contribuer ô combien à la réussite de ce délicieux moment de théâtre.
Très vite, nous allons constater que l'esprit de troupe règne sur le plateau.
Les comédiens s'amusent à nous conter ces micro-péripéties sociétales.
Daniel San Pedro est un patron tisserand très paternaliste, tout en bonhommie. Il incarne avec le talent qu'on lui connaît ce père seul avec sa grande fille Domenica (l'irréprochable Juliette Léger).
Les moments comiques et humoristiques nous sont fournis par Charlotte Dumartheray (une Elenetta à la coiffure poussiéreuse, je n'en dis pas plus...), par Aymelyne Alix, irrésistible en épouse acariâtre et mal embouchée, Marie Drusc, qui joue une espèce de cougar de l'époque, sans oublier Stéphane Marco, qui lui est un calandreur extraverti (la calandre était une machine à lustrer les tissus), beau parleur et fort en gueule, un peu paillard sur les bords.
Tous sont on ne peut plus crédibles, dans ces rôles de notables vénitiens.
Tous participent à rendre on ne peut plus réaliste cette photographie d'une micro-société donnée.
Les comédiens, dirigés avec une vraie efficacité et un vrai sens de l'espace scénique, nous rendent passionnants ces petits moments qui pourraient paraître insignifiants.
Tout finira bien, ceux qui espéraient bien se marier se marieront, ceux qui ne s'y attendaient pas également.
On dînera. (Il faut noter que c'est également une pièce délicieusement olfactive, surtout si l'on aime les raviolis et le poulet...). On chantera. On dansera.
Et la soirée vénitienne se terminera.
Voici donc un spectacle tout en grâce et délicatesse, qui m'a fait quant à moi découvrir une pièce goldonienne très rarement jouée, créée en France seulement en 1990, par le Théâtre du Campagnol, au CDN de la banlieue sud à Châtenay-Malabry.
Une des dernières soirées de Carnaval - La Saison - Théâtre des Bouffes du Nord
De Carlo Goldoni Texte français de Myriam Tanant et Jean-Claude Penchenat (Actes Sud-Papiers) Mise en scène Clément Hervieu-Léger Avec Aymeline Alix, Erwin Aros, Louis ...
http://www.bouffesdunord.com/fr/la-saison/une-des-dernieres-soirees-de-carnaval