2 Octobre 2019
Elle déchire, Madame Zola !
Nous la voyons déchirer des lettres qu'elle juge indécentes, des courriers enflammés que lui a adressés naguère un certain Paul Cézanne.
Voici l'une des nombreuses épatantes scènes de cette passionnante pièce d'Annick Le Goff.
Oui, Alexandrine Zola, veuve depuis peu du grand homme, va se pencher sur son passé.
En s'adressant à feu son mari, qu'elle vient d'accompagner au Panthéon.
Mais les choses ne vont pas aller de soi.
Parce que bien des mots vont avoir parfois du mal à franchir ses lèvres.
Des mots qui expriment l'amour, la souffrance, des mots qui vont nous dire l'histoire de cette femme injustement méconnue, et qui a contribué à sa façon à l'œuvre du grand auteur.
Des mots qui vont pouvoir être formulés notamment grâce à la présence d'un « apothicaire », M. Fleury.
Annick Le Goff a inventé de toutes pièces ce pharmacien un peu guérisseur, peut-être et surtout "précurseur" de l'interrogation analytique.
C'est là l'une des grandes réussites dramaturgiques de cette pièce, la rencontre de ces deux personnages, l'un historique, et l'autre imaginaire.
Leurs deux histoires, en s'interpénétrant, vont permettre à cette parole d'être accouchée, à la maïeutique de fonctionner, et permettre ainsi à Mme Zola de nous raconter sa bouleversante histoire.
De très nombreuses formules ciselées tirent bien des émotions aux spectateurs, dont de nombreux rires, car l'on rit souvent.
Deux formidables comédiens (je pèse l'épithète) vont interpréter ces deux personnages !
Mais quelle bonne idée a eue la metteure en scène Anouche Setbon de les associer !
Une merveilleuse alchimie opère entre Catherine Arditi et Pierre Forest.
Ces deux-là nous donnent une leçon de comédie.
Purement et simplement.
Melle Arditi est cette femme au caractère trempé, qui ne mâche pas ses mots.
Dès la première phrase, la comédienne nous attrape et ne nous lâchera plus.
Impossible de ne pas être passionné par ce qu'elle nous dit, et la façon dont elle nous le dit.
Certes, elle en impose en veuve autoritaire, mais elle nous bouleverse à certains moments. (Je vous laisse évidemment découvrir par vous-mêmes ces scènes.)
Voilà qu'une larme perle sur sa joue... Je vous assure qu'à ce instant-là, votre serviteur n'en menait pas large.
Ses regards, ses répliques qui fusent face à son partenaire, ses adresses à feu son Emile (elle scrute alors le fond de la salle), ses ruptures sont autant de grands moments de comédie.
M. Fleury, c'est Pierre Forest.
Lui aussi est parfait dans ce rôle qui demande beaucoup de subtilité.
De sa belle voix de basse, tout en bonhommie, il incarne ce pharmacien, aux étranges préparations (les amateurs d'escargots, de belladone se régalent...) et aux étonnantes méthodes.
Il est l'autre partenaire de cette confrontation à fleurets mouchetés.
Lui aussi procure beaucoup d'émotions. Il m'a beaucoup touché, avec son histoire faisant écho à celle de sa « cliente ».
Il incarne cet homme, plein d'empathie, désireux sincèrement d'aider Mme Zola.
Il est drôle lui aussi, dans sa façon d'apporter la contradiction, tout en finesse, sans avoir l'air d'y toucher.
Deux formidables comédiens, vous dis-je !
La mise en scène d'Anouche Setbon est fluide et millimétrée, avec une attention toute particulière envers la distance qui sépare les deux comédiens.
La parole est libérée alors que les deux sont très proches, les rapports plus tendus lorsqu'ils sont chacun de leur côté.
Les changements de place de Pierre Forest-M. Fleury durant les séances où Catherine Arditi-Mme Zola parvient à exprimer ce qu'elle a enfoui, ces changements de place sont jubilatoires.
Je n'aurai garde d'oublier de mentionner les somptueux costumes d'époque de Juliette Chanaud ainsi que les délicates lumières de Laurent Béal.
Aux saluts, les spectateurs scandent leurs applaudissements. De nombreux bravi fusent, venant très logiquement saluer la prestation des deux comédiens.
Courez toutes affaires cessantes au Petit Montparnasse, afin de découvrir le destin de cette femme injustement méconnue.
C'est un spectacle incontournable de cet automne.
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Au sortir de la pièce, Catherine Arditi et Pierre Forest ont répondu à mes questions.
Cette interview radio sera publiée ici même dans les jours qui viennent.
Madame Zola - Théâtre Montparnasse
1908. Une rencontre aussi improbable que pittoresque entre Alexandrine, veuve d'Émile Zola, et un étonnant apothicaire réputé pour ses potions magiques.Ce tête-à-tête amène Madame Zola, per...