1 Mars 2019
Comme une évidence.
Aller revoir jouer Sami Frey. Encore. Toujours !
Aller le revoir habiter ce personnage de vagabond magnifique, dans cette nouvelle écrite par Beckett en 1946.
Aller assister une nouvelle fois à une leçon de jeu théâtral. Purement et simplement.
M. Frey créa ce spectacle en 2009, au théâtre de l'Atelier. Le spectacle fut repris en 2012, et donc en ce moment même pour trente représentations exceptionnelles.
C'est donc avec beaucoup d'émotion que je retrouvai ce type en imperméable douteux, une besace verte en bandoulière, une espèce de feutre incertain complètement froissé dans la main, et des bottines usagées sans lacets.
Un cousin germain de Vladimir et Estragon, peut-être, qui verront le jour deux ans plus tard ?
Sami Frey va dire les mots de Beckett. A la première personne du singulier.
Avec une avidité, un appétit, une joie manifestes.
On ne choisit pas de dire un texte comme celui-ci par hasard. (Ce texte est à l'origine une nouvelle, et non une pièce de théâtre.)
Un texte étonnant. Le futur prix nobel 1969 de littérature nous parle une nouvelle fois de notre pauvre condition humaine avec ses petites et grandes dérisions. Il nous parle d'amour, pas forcément de la façon dont l'imagine le commun des mortels.
Avec un humour noir ravageur, un second degré magnifique de distanciation et de recul.
C'est une réflexion sur la mort qui débute le propos de Beckett.
Ce vagabond, dont on ne connaîtra pas le nom est sur un banc.
Le comédien se retrouve devant le rideau-pare-feu du théâtre, entré subitement par une petite porte surmontée par une loupiote de sécurité rouge qui s'est allumée.
La mort donc. Ce type la préfère au monde des vivants. Parce que les morts sentent meilleurs que ceux qui ne le sont pas, nous explique-t-il.
Lui préfère les cimetières à la foule grouillante de vie.
Il nous parle également de son père. Une relation très difficile le lie à sa famille. D'ailleurs à la mort de ce père, on le fiche à la porte de chez lui.
C'est avec une grande délectation que nous commençons à ressentir l'humour noir du texte, que Sami Frey excelle à faire passer.
Mais nous ne sommes pas au bout de notre plaisir.
Un jour, sur ce banc, le vagabond se sent dérangé par la présence d'une femme. Lulu (prononcer Loulou...) Lui l'appellera Anne. C'est comme ça.
L'auteur irlandais explore avec virtuosité la relation qui se crée entre ces deux-là, avec des situations plus loufoques les unes que les autres.
Après un savoureux jeu du chat et de la souris, à la fois surréaliste et drôlissime, elle accueille ce type chez elle.
Ou plus exactement, lui s'installe de façon éhontée chez cette femme dont on ne va pas tarder à comprendre le métier, que l'on qualifie souvent de plus vieux du monde...
C'est alors une vraie jouissance d'entendre et de voir Sami Frey débiter des horreurs, à prendre évidemment avec toute la distanciation évoquée plus haut.
« Savez-vous où sont les cabinets? dit-elle. Elle avait raison, je n’y pensais plus. Se soulager dans son lit, cela fait plaisir sur le moment, mais après on est incommodé. »
La constipation et les vases de nuit n'auront plus aucun secret pour vous, non plus...
Et nous de suivre la vie de cet homme, complètement au crochet de Lulu.
Le comédien adopte un ton merveilleux d'un homme complétement entretenu, et qui ne comprend pas qu'il pourrait en être autrement.
Il est épatant de mauvaise foi, de culot, et d'indignations très mal placées.
Et de misogynie, également.
« Quand elles ne savent plus quoi faire ni quoi dire, elles se déshabillent... »
C'est un pur bonheur que de voir Sami Frey interpréter cet homme. On sent bien la satisfaction qu'il a de nous faire savourer les mots, le rythme, les énormités hilarantes, les fulgurances de Beckett. On ressent parfaitement cette avidité gourmande à nous embarquer dans les tribulations loufoques de ce couple improbable. Ce premier amour.
Oui, le comédien nous livre une leçon d'interprétation.
Sept rappels et une standing ovation de toute la salle salueront cette heure et vingt minutes de pur bonheur.
Quatre-vingts minutes de grâce, dans un temps suspendu.