19 Novembre 2017
C'est un somptueux décor qui attend les spectateurs pénétrant dans la salle du Théâtre 14.
Un jardin.
Mais un jardin en automne, peu entretenu, où traînent des outils rouillés, un jardin aux arbres dénudés, aux fleurs fanées. Les feuilles mortes jonchent le plateau.
Pour un peu, on sentirait le parfum de la terre mouillée, la senteur de l'humus en décomposition.
Alors, évidemment, une fois le noir tombé, il ne faut pas s'étonner de voir une trappe se soulever et d'apercevoir Harpagon s'extirper avec un air chafouin, à la fois méfiant et ravi, de la cachette dans laquelle il vient d'enterrer son trésor, sa fameuse cassette.
Frédérique Lazarini, la metteure et scène et le dramaturge Henri Lazarini nous proposent une version très organique, viscérale, du chef d'oeuvre de Molière.
Ici, les personnages seront ancrés dans la terre, en permanence dans une dimension matérielle.
Nous serons vraiment dans du concret, dans du palpable, les passions seront tangibles, exacerbées au possible.
Nous, nous saurons où se trouve le trésor, sous la terre, nous serons donc des complices, personne ne pourra prétendre que nous ne savions pas.
Plus tard, nous assisterons également au vol de cette cassette. L'acte sera montré, ce qui n'est pas si courant que cela.
Une évidence va très rapidement se dégager : c'est la remarquable qualité et la très belle homogénéité de la troupe. Que de talents réunis au mètre carré !
C'est le patron des lieux en personne, Emmanuel Dechartre, qui sera cet Harpagon-là.
En habits très contemporains, avec une espèce de cape informe, il est un avare d'une très grande force. Il incarne cet homme affublé de ce terrible défaut avec une grande et palpable jouissance.
C'est avec un regard quasiment concupiscent envers son or qu'il sortira de sa trappe.
Il joue avec une grande précision et une grande justesse ce personnage ici très ambivalent, avec de multiples facettes.
Sa composition est grandiose. Bien entendu, il se donnera des airs de « petite chose » chétive, soi-disant ne possédant rien, mais il excellera également en tyran familial, régentant la maisonnée d'une main de fer.
Le comédien est épatant en menteur, en dissimulateur, en prêcheur de faux pour savoir le vrai.
Le reste de la distribution est à cette image d'excellence.
Les scènes à deux personnages sont particulièrement réussies, les confrontations, les têtes à têtes sont autant de grands moments. Tous les duos fonctionnent parfaitement.
Le premier de ces duos nous montre un Didier Lesour campant un valet La flèche très réussi.
Les deux comédiens sont alors tous les deux remarquables : cette célébrissime scène est ici très originale, et très intelligemment traitée. De belles trouvailles dramaturgiques l'émaillent.
Cédric Colas est un Cléante tout à fait convaincant.
En costume-cravate, il incarnera tout à fait l'exaspération et le désespoir d'un fils confronté à un père tyrannique.
Guillaume Bienvenu m'a quant à lui enthousiasmé ! Quel excellent Valère !
Quelle présence, quel charisme ! Charlotte Durand-Rocher, son Elise et lui forment un couple à la fois charmant et obstiné. Ces deux-là savent ce qu'ils veulent.
Le comédien est très crédible en amoureux transi obligé lui aussi de mentir, de contrefaire, de jouer double-jeu face au pater familias.
Frédérique Lazarini a mis en avant le rôle de Maître Jacques.
C'est Michel Baladi (que j'avais adoré en salopette blanche à grosses fleurs multicolores dans « un petit jeu sans conséquence") qui s'y colle.
Il est irrésistible de drôlerie. Quelle vis comica ! Ses regards, ses mimiques, sa démarche déchaînent les rires.
Katia Miran est une Marianne toute en fraîcheur, en douceur, et en même temps campant un personnage fort et déterminé. Là aussi une très belle interprétation !
On l'aura compris, tous ces ingrédients ont contribué à me faire passer une magnifique soirée.
Je n'étais pas le seul à la trouver magnifique cette soirée-là, à constater les yeux brillants de plaisir des plus ou moins jeunes têtes plus ou moins blondes à la sortie du théâtre 14 !
Un avare dont il ne faut surtout pas faire l'économie !