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Le manteau

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

C’est bien connu, les fonctionnaires fonctionnent !
Avec ou sans manteau...
Mais à St-Petersbourg, en plein hiver, avoir une chaude pelisse en bon drap et au col de fourrure est tout de même vivement conseillé.

Dans cette nouvelle fantastique publiée en 1842, Nikolaï Gogol nous fait faire la connaissance d’un certain Akaki Akakiévitch Bachmatchkine, obscur et misérable employé dans un ministère quelconque russe.
Sans ambition, souffre-douleur de ses collègues, petite chose insignifiante, il passe sa vie à recopier des documents.
Un pauvre rond de cuir qui ne déparerait pas chez un certain Courteline…

Son manteau, élimé, usé au dernier degré, en fait la risée de tous.
Il faudra bien pourtant le remplacer auprès du tailleur local…
Las, le nouveau vêtement sera volé.
La police et « un personnage important » n’accordant aucun intérêt au délit, Akaki Akakiévitch meurt de froid.
Quelques temps après, un spectre apparaît dans St-Petersbourg…
Tremblez bourgeois, vos propres manteaux sont alors en danger !

Serge Poncelet a adapté pour le plateau ce texte, et en a fait un passionnant moment de théâtre, co-mis en scène par Guy Segalen.
Oui, véritablement passionnant.
Le comédien m’a fasciné à incarner ce pauvre hère.

Il apparaît sur scène, le visage fardé de blanc, les lèvres rouges, enveloppé d’une grande cape noire, en « gardien de la mémoire du monde ».
D’une voix forte et sépulcrale, il nous rappelle la phrase de Dostoïevski parlant de cette nouvelle « Nous sommes tous sortis du manteau de Gogol ».
Au lointain, une grande toile peinte par Anne-Marie Petit, représentant un quartier de la ville russe.

Sur le plateau, des cintres et surtout, un petit et dérisoire pupitre d’écolier qui nous réservera bien des surprises.

La transformation en Akaki Akakiévitch peut commencer.
Une calotte noire, des cheveux longs filasses, et surtout une démarche et une gestuelle étonnantes.

Serge Poncelet nous fait immédiatement ressentir une forte empathie pour ce petit homme.
Le comédien, qui est un mime accompli, confère à son personnage une démarche à la Chaplin, marchant avec les mains en ailes de pingouin, les jambes un peu arrondies.
On ne peut alors que se sentir proche de cet être misérable, comme s’il nous renvoyait tous autant que nous sommes à notre pauvre condition humaine.

On pense également à Buster Keaton, un être inadapté dans une société féroce et sans compassion pour les plus faibles.

Le comédien est également un sacré conteur, un diseur magnifique.

Il sait tenir en haleine son public. Je défie quiconque de ne pas être captivé par ce qu’il nous raconte, de sa voix de basse, accompagnant ses dires de grimaces merveilleuses, au fur et à mesure qu’il interprète les autres personnages.

Car oui, seul en scène, il incarne tous les personnages, et notamment le tailleur Pétrovitch.
C’est un bonheur de le voir jouer avec tout son corps, prenant des poses exacerbées, outrées, grimaçant comme ces comédiens du théâtre de tréteaux qui allaient porter la bonne parole dans les contrées les plus reculées et qui devaient ne laisser planer aucune ambiguïté dans leur jeu pour caractériser leur personnage.

Serge Poncelet est alors magnifique de présence, de charisme, de panache aussi.
Sa seule façon de marteler le nom Akaki Akakiévitch nous rend ce pauvre homme encore un peu plus attachant.

Il est là, tout le pacte étrange et merveilleux qui lie un comédien à son public, jouer, faire croire, incarner un personnage.

Subtilement, nous allons glisser dans le caractère fantastique de la nouvelle de Gogol.

 

La toile peinte va alors jouer un rôle très important.
Grâce à un effet de transparence, au moyen d’un projecteur en contre, le comédien apparaîtra en ombre chinoise.
Comment alors ne pas penser au cinéma expressionniste en noir et blanc, à Murnau en particulier...
Le spectre d’Akaki Akakiévitch aura des allures d’un Nosferatu, sombre et menaçant.
Le parti-pris fonctionne à merveille.
Une dimension onirique colore le spectacle, avec judicieuse une économie de moyens.

Le comédien sera très applaudi comme il se doit, et ce ne sera que justice.
Que d’énergie et de sueur dépensées, au sortir de cette heure un quart ! Quelle leçon de théâtre !

Je suis sorti du Théâtre de l’Opprimé très impressionné par cette entreprise artistique.
De celles qui marquent pour longtemps les esprits !

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

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