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Un incident

© Photo Y.P. -

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Finalement, de tous les incompétents, ceux qui ne font rien seraient-ils encore les moins dérangeants ?

L’incompétence !
Pour ce petit homme vêtu d’un pardessus un peu élimé qui s’assoit sur une pauvre chaise métallique, voici le mal absolu, le fléau ultime, celui qui gangrène l’entreprise, et qui relègue au rang de moins que rien l’employé !


Il sait de quoi il parle, lui qui après une trentaine d’années de bons et loyaux services au sein des services techniques d'une grande entreprise se verra muté au département commercial (dont il ignore tous les rouages) par celui qu’il considère comme un Dieu vivant : le directeur des ressources humaines !

Bon, le fait qu’il soit désormais assis toute la semaine derrière une table vide avec interdiction d’y poser quoi que ce soit, ceci ne le dérange pas, puisque c’est pour le bien de son entreprise.Tout comme la défense faite aux autres employés de lui adresser la parole.

Pour cette femme en maillot de bain sous son peignoir, qu’importe le fait qu’elle vive dans un lieu totalement déshumanisé pourvu qu’elle puisse réserver dans la piscine de sa résidence privée SON couloir de nage, surveillée qu’elle sera par SON maître nageur.
Le vivre-ensemble, pourquoi faire ?

Pour ces deux personnages, qui ne se rencontreront jamais, une seule voie : les deux ont dû s’adapter à la plus extrême des violences sociétales.
Une violence qui sous prétexte de transformation, de réforme, et à grands coups de mots à la fois technocratiques et pompeux, va les pousser à accepter l’inacceptable.
Lui, il lui a fallu passer sous les absurdes fourches caudines de son DRH et de Steve, son supérieur hiérarchique.
Elle, elle se réfugie dans un monde artificiel la privant totalement de liberté. Pour nager, elle doit réserver !

Ces deux-là, et voilà le grand intérêt de cette pièce écrite et mise en scène par Vincent Farasse, dont les fidèles lecteurs savent le grand intérêt que je porte à ses œuvres, ces deux-là nous décrivent donc cette violence que leur inflige le monde dans lequel ils vivent, mais avant tout, nous disent leur détresse profonde et surtout leur folie.
Cette violence sociétale qui les a aliénés tous les deux.

J’ai retrouvé le style bien à lui de Vincent Farasse, qui pourtant, pourrait être le fils spirituel de Michaël Vinaver, tant il nous décrit encore une fois le monde de l’entreprise en général et celui du monde tout court tels qu’ils ne vont pas.

Une nouvelle fois, le parti pris littéraire de longs monologues fait de phrases courtes, vives, acérées, dont le rythme enlevé contraste singulièrement avec la relative longueur du texte, ce parti-pris là permet une sorte de balancement sur un fil d’équilibriste. Comme une sensation à la fois rassurante et dérangeante. L'humour généré par un jusqu'au-boutisme des situations absurdes est omniprésent.

L’auteur a lui même assuré la mise en scène.
Le minimalisme réduit à sa plus simple expression va régner en maître. Cette chaise métallique constituera le seul objet sur le plateau.
Et pourtant, nous allons voir ce bureau vide, ce salon où une femme caresse un chat, ce pavillon des reptiles avec des tortues d’eau très symboliques, comme si nous y étions.

Au risque de me répéter, il faut noter que les deux personnages ne se rencontreront jamais. Tous deux arriveront du lointain, successivement, nous diront leur fait et retourneront par le chemin qu’ils ont emprunté à l’aller.
Seules des lumières différentes les envelopperont, chacun dans leur aliénation respective : rouge de plus en plus affirmé pour l’un, lumière vive d’un bassin nautique pour l’autre.

Deux comédiens impressionnants vont nous dire ces deux monologues très exigeants.
Redjep Mitrovista et Eve Gollac seront ces deux personnages étranges.

L’un comme l’autre vont leur conférer sous couvert de récits très structurés et très précis une poésie désespérée, notamment par le biais d’un décalage entre le propos et la manière de le dire.
Les deux font se gargariser cette homme et cette femme des grands mots tendances évoqués un peu plus haut, ces mots qui sont à la modernité ambiante ce que les amphigouris linguistiques étaient aux précieuses ridicules.

Par le regard également, Redjep Mitrovista et Eve Gollac expriment toute la détresse de ces deux êtres broyés par le système.
Quand il nous fixe de ses yeux perçants ou hagards, comme pour nous prendre en permanence à témoins, nous n’en menons pas large. Quand elle pose un regard outré ou bien décalé sur le public, les spectateurs se prennent à rire jaune.
Le décalage entre le propos et leur attitude générale est épatant.

 

La musique de Mozart, notamment le célèbre La ci darem la mano, participe avec une grandiloquence revendiquée à ce décalage.

Je vous conseille vivement de diriger vos pas vers la petite salle du théâtre de la Reine Blanche.
Deux magnifiques comédiens et un auteur toujours très inspiré nous disent combien notre société peut être violente et impitoyable.
C’est un saisissant et passionnant moment de théâtre !

© Photo Y.P. -

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