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Je ne suis pas de moi

© Photo Y.P. -

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De sa voix unique, si caractéristique, reconnaissable entre toutes, voici qu’il nous avertit, Denis Lavant :
« Il n’y a qu’un seul Roland, ici, c’est nous deux !», en jaugeant l’air furibard les spectateurs, puis désignant du regard son camarade de plateau Samuel Mercer.

Ce double Roland qui n’en est finalement qu’un, c’est Roland Dubillard, l’auteur protéiforme que le public connaît paradoxalement surtout pour ses Diablogues.

En adaptant pour la scène le journal de Dubillard, Maria Machado et Charlotte Escamez ont voulu exprimer au sens où l’on exprime le jus d’un citron le sentiment de révolte et de rébellion qui transparaît dans les très nombreuses lignes qui composent le journal de ce célèbre diariste.

Oui, l’écriture comme vecteur de la révolte, la rébellion contre le monde établi, contre la bien-pensance, contre les idées reçues. Et peut-être également contre lui-même.
Quand on écrit cette phrase « Je ne suis pas de moi » qui sera utilisée pour titrer ce spectacle, on peut penser que celui qui l’écrit a quelques comptes à régler avec lui même.

Maria Machado et Charlotte Escamez ont bien connu l’homme de lettres et de l’être puisqu’elle furent respectivement son épouse et sa secrétaire littéraire.

Ce spectacle créé l’an passé au Rond-Point est donc repris au Paradis, la salle du dernier étage du Lucernaire.
Dubillard aurait-il apprécié que ses textes on ne peut plus personnels soient adaptés, mis en scène et joués au Paradis ?
Je n’ai évidemment pas la réponse à cette question, mais quelque chose me dit qu’il aurait au minimum souri.

Bien entendu, il a fallu pour les deux dames choisir les passages les plus représentatifs à leurs yeux des quelque mille pages écrites dès 1947, et publiées en 1998.
Ici, elles se sont attachées à faire apparaître l’intimité véritablement bouleversante et l’humour noir, souvent très noir. Cet humour, cette forme de provocation également pour mieux se mettre à distance.

Cette sélection a donc abouti à la « création » de ces deux personnages de Roland.
L’un est en colère contre son environnement familial qui représente probablement cet ordre établi dont je parlais un peu plus haut, l’autre qui l’observe, étonné, parfois effaré. Là encore distanciation.
Puis, au final, ces deux-là seront tiraillés entre deux verbes étonnants et merveilleux : exister et créer.

Quatre grandes périodes de la vie de l’auteur seront mises en avant : l’enfance, la vie adulte, la chute et ce que Maria Machado et Charlotte Escamez ont qualifié de « survie visionnaire après l’accident ».

Nous pénétrons dans la petite salle plongée dans le noir.
Le plateau semble vide.
Et puis ils apparaissent subitement, chacun dans un rectangle lumineux, et dans une position étrange. Un verre de champagne à la main, accroupis face à nous.

Une attitude inhabituelle, mais qui dit immédiatement le déséquilibre, l’impression d’être sur un fil en permanence pour les deux comédiens.

Car qui dit deux personnages dit souvent deux comédiens. En l’occurrence, mon assertion est vérifiée.

Pour incarner ce Dubillard en colère, il fallait bien Denis Lavant.
Qui d’autre que lui pouvait exprimer à ce point cette folie, cette révolte, cette drôle de lutte du personnage avec son proche environnement et avec lui-même ?
Une nouvelle fois, M. Lavant nous sidère et nous ravit, en nous donnant une nouvelle leçon de comédie.
C’est un vrai bonheur que de le voir et l'entendre dire goulûment, avidement, passionnément un texte, porter des mots aux spectateurs, les leur faire déguster comme lui se régale à les prononcer.

Il va beaucoup nous faire rire. Nous faire beaucoup rire, même.
Fidèle à lui même, il se sert de sa voix, certes, mais également et peut-être surtout de son corps pour mettre en image ce qu’il nous dit.
On le sait, l’homme a été formé à l’école du cirque et du mime. Son Roland à lui aura quelque chose qui tiendra de la plus clownesque démesure, due en grande partie à l’extravagance corporelle.

De fait, entraînant son camarade Samuel Mercer, nous seront montrés de véritables numéros d’équilibristes sur des tréteaux, sur un réfrigérateur ou encore sur une table métallique, avec parfois des chutes, voire des cascades.
Quand le déséquilibre des corps en mouvement illustre la force et l’humour des mots imprimés.

Pourtant, c’est assis, un cahier à la main que Denis Lavant va nous dire la jubilatoire et très libertine histoire de Monique, qui, veillant son oncle sur son lit funèbre, va avoir une idée pour le moins saugrenue. Et non, vous n’en saurez pas plus. Ce passage du spectacle est hilarant !

Samuel Mercer donne la réplique à ce monstre sacré sans se laisser impressionner.
Lui aussi, même si sa partition exige moins d’exubérance, lui aussi ne va pas laisser sa part au chat en matière de dépense d’énergie.
Le duo Roland-jeune et Roland-plus-âgé fonctionne à la perfection. On sent le plaisir et l’amusement que les deux comédiens prennent sur scène.

Ce plaisir, très communicatif, est ressenti par tous les spectateurs, qui vont saluer cette entreprise artistique comme il se doit, avec de très nombreux rappels, surprenant même les deux principaux intéressés.
Décidément, ne passez pas à côté de ce mémorable moment de théâtre !

 

© Photo Y.P.

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