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Les humains

© Photo Y.P. -

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Noël, joyeux Noël, bons baisers de gens de France…
Ou le jeu de cette famille.

En novembre 2014, la pièce de Stephen Karman The humans connaissait un succès retentissant à Broadway, remportant quatre Tony Awards, l’équivalent de nos Molières.
Le texte se retrouvait même finaliste en 2016 du prix Pulitzer théâtre.

L’argument en était finalement assez simple : à Thanksgiving, une famille de la middle-class américaine se retrouve autour de la traditionnelle dinde. Le déballage peut commencer.
(Il se murmurait ici et là que l’auteur s’était inspiré du célèbre tableau de Norman Rockwell « Freedom from want », un titre que l’on pourrait traduire par « A l’abri du besoin ». Avec ce personnage au premier plan qui nous lance un regard lourd de sous-entendus...)

 

Au cours de cette fête, six personnages, la grand-mère, les parents et leurs grands enfants renvoyaient au public américain une image d’une société contemporaine avec ses failles et ses trompe-l’œil, un miroir sociologique dans lequel le public pouvait plus ou moins s’identifier.

Au fond, sur le plateau, il était question pour les spectateurs de se reconnaître.
Et surtout, d’être confrontés à un thème essentiel chez l’Oncle Sam : la tromperie des apparences.

Ivan Calberac a eu la très bonne idée d’adapter ce texte pour la scène française pour faire traverser à la pièce l’océan atlantique.
L’auteur-metteur en scène « moliérisé » pour La dégustation nous livre donc une comédie douce-amère, dans laquelle nous aussi, immanquablement, allons pouvoir nous identifier à tel ou tel personnage.
Nous sommes ces humains sur le plateau.

Nous voici donc à Noël.
La famille Lemonnier se retrouve donc dans le tout nouvel appartement de la cadette et de son chéri pour célébrer cette fête annuelle.
Le pater familias et sa femme, accompagnés de la grand-mère atteinte de la famille Alzeihmer sont montés de Compiègne à Paris.
Avec eux, la fille aînée.
Une famille modeste, apparemment sans histoires et sans soucis.

Six personnages en quête d’humeurs…

Avec peut-être un septième personnage : l’immeuble dans lequel se déroule le spectacle.
Un lieu qui va symboliser la société dont je parlais plus haut, et qui immédiatement, dans cet univers de joie et de légèreté du début de la pièce, va générer une sourde inquiétude, par l’intermédiaire de grands bruits un peu étranges émis par la voisine du dessous, originaire du pays de l'empire du milieu.
On sent implicitement dans ce climat sonore un peu angoissant que tout n’est peut-être pas aussi clair et évident qu’il n’y paraît.

Effectivement, au fur et à mesure que la soirée va se dérouler, l’alcool aidant, les failles vont se révéler, ainsi que les non-dits, les règlements de compte, les faux-semblants.
De famille à faille, une seule lettre de différence...

Ivan Calbérac a repris le principe scénographique du duplex, avec un premier situé au rez-de-chaussée, et un lieu de vie cuisine-salon situé en sous-sol, sans fenêtre.
Là encore, ce lieu inhabituel et étrange dans lequel les ampoules vont claquer nous montrera en permanence une tension dramaturgique.
Il fait évoluer tout ce petit monde avec la plus grande efficacité, sans temps mort, avec le sens du rythme qu’on lui connaît. (Sa « scène du cochon » est un petit bijou. Je vous laisse découvrir.)

Six épatants comédiens incarnent les membres de cette famille Lemonnier.

Bernard Campan, qui retrouve donc le metteur en scène de La dégustation et Isabelle Gélinas sont ces parents provinciaux.
Est-il besoin ici de rappeler le talent, le métier et la vis-comica de ces deux-là ?

Ici, ils sont en permanence sur la corde raide. Oui, ils sont chargés de nous faire rire, mais un rire qui côtoie une gravité permanente.
L’exercice est assez périlleux et exigeant. Un exercice dont ils se tirent avec un vrai brio.
C’est un vrai bonheur que de les voir jouer ces provinciaux, en costume old fashionned, ou « not fashionned at all ».

Leurs ruptures, leurs intonations, leurs suspensions sont un véritable régal.
Mademoiselle Gélinas, en mère très portée sur la religion, ne manquant pas une occasion de faire remarquer à sa fille et à son amoureux qu’ils ne sont pas mariés, nous fait ressentir en permanence la face cachée de la soirée. Du grand art.

Il faut dire que le metteur-adaptateur a parfaitement su traduire les formules originelles, qui font mouche à tous les coups.
Je vais finalement résister à l’envie (mais c’est dur…) de vous citer celle qui m’a fait hurler de rire, évoquant le fait de vivre centenaire… C’est hilarant.

Bernard Campan sera très émouvant dans sa confession finale, nous révélant la vérité le concernant.
Et non, vous n’en saurez pas plus.

Les trois « jeunes », Mélanie Bernier, Astrid Ortmans et François Nambot sont eux aussi parfaits, d’une justesse irréprochable, sans laquelle on ne pourrait croire aux révélations successives de leur personnage.
Un bien brillant trio.

Et puis en mamie malade, le plus souvent en fauteuil roulant, la formidable Michèle Simonnet.
Le rôle est très difficile, sans qu’il n’y paraisse forcément, avec ces grandes envolées incohérentes en breton, ces crises de colère, avec cette dernière scène émouvante au possible.
Mademoiselle Simonnet est épatante !

Vous aussi, venez donc au théâtre Renaissance vous retrouver face à cette famille Lemonnier, venez vous confronter à ce miroir sociétal, venez comparer votre propre cercle familial avec ces six compiégnois et parisiens-là.

Venez surtout passer une excellente soirée avec ce spectacle très réussi, tant sur le fond que sur la forme, un spectacle qui va devenir l’un des incontournables de cet automne théâtral.

Et puis au passage, venez tenter de répondre à cette question : ne peut-on vraiment pas revenir en arrière ?

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