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Les enfants

© Photo Y.P. -

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Quand la réalité dépasse la fission...

Bienvenue chez Hazel et Robin, sympathiques retraités résidant au bord de la mer.
Ces deux-là étaient ingénieurs dans la centrale nucléaire voisine. Ils ont participé voici une trentaine d’années à sa création et sa mise en route.

Cette centrale a connu récemment un incident industriel majeur : un raz de marée a provoqué la fusion des cœurs des réacteurs entraînant par là-même une catastrophe radioactive.
Fukushima, ça vous rappelle quelque chose ?

« Comment vont les enfants ? », s’interroge Hazel, au tout début de la pièce.

Le metteur en scène Eric Vigner, ci-devant Directeur artistique du théâtre Saint-Louis à Pau ([NDLR : vive le Béarn !), a eu la bonne idée de monter pour la première fois en France cette pièce de la britannique Lucy Kirkwood, créée au Royal Court Theatre en novembre 2016.
Une pièce qui a été nommée aux Tony Awards en 2018, année où son auteure était élue à la Royal Society of Literature.

Miss Kirkwood se situe dans la grande tradition des auteurs anglais tels que Edward Bond, Harold Pinter, Martin Crimp ou encore Sarah Kane, des dramaturges qui par le biais de la comédie abordent des problèmes sociétaux et sociologiques aigus.
Ici, l’espace très intime va déboucher sur une réalité sociale mise en abyme par un théâtre qui pourrait être celui de l’absurde.

La question que nous pose la jeune autrice est à la fois simple et on ne peut plus complexe.
Quelle est la responsabilité d’une génération envers ses enfants ? Que lèguent à la génération suivante des hommes et des femmes qui ont cru en un dogme technologique ?
Dans ce cas de figure, la transmission est un lourd échec avec de terribles conséquences.
On comprend bien que la pièce ne propose pas seulement une dimension politique, mais qu’en l’espèce, la fiction nous fait toucher du doigt le tourbillon sociétal permanent qui fait dorénavant partie de notre réalité quasi-quotidienne.)

(Petite parenthèse, la pièce est d’une brûlante actualité, puisqu’à l’heure de possibles restrictions énergétiques, Jean-Marc Jancovici, ingénieur, conférencier, enseignant, créateur du concept de Bilan carbone, déclarait dans les colonnes du Parisien du 3 octobre dernier «J’ai plus peur de laisser mes enfants traverser la rue que du nucléaire». Je laisse évidemment chacun réfléchir à cette déclaration.)


Oui, comment vont les enfants ?
A cette question, Lucy Kirkwood proposera une réponse relevant de l’ordre de la tragédie classique : il sera question de sacrifice. Et je n’en dirai évidemment pas plus.

Eric Vigner nous invite donc dans la demeure de ces deux retraités-là.
Des éléments de décor évoquant les années 70 nous attendent. Un lé de papier peint psychédélique, la couleur orange omniprésente, des suspensions au néon…
Les Mamas & Papas entament la première mesure de California Dreamin, une mesure qui devient un son étrange, sourd, inquiétant…

Hazel est là qui évoque sa fille Lauren, enfant rebelle et malade, qui a quitté le nid familial depuis un certain nombre d’années.
Arrive Rose, elle aussi ex-ingénieure nucléaire, ex-collègue du couple.
Les trois ne se sont pas vus depuis une trentaine d’années.

Que veut-elle, Rose ? Pourquoi cette visite ?
(Une visite qui commence assez mal, comme un pressentiment, comme un avertissement, avec un nez qui saigne, suite à une porte trop précipitamment ouverte.)

Trois magistraux comédiens vont nous donner une leçon de théâtre !
Purement et simplement.
Le trio Brune-Valadié-Pierrot va tour à tour nous faire rire, nous glacer, nous émouvoir.
En incarnant avec le talent, le métier qu’on leur connaît ces personnages sur le fil, les trois nous subjuguent et nous passionnent.

Ce n’est un secret pour aucun des lecteurs de ce site, je suis un fan absolu de Cécile Brune, qui trône en bonne place dans mon panthéon personnel des comédiens français. (Sans mauvais jeu de mot ni aucune allusion passée, comédien français...)
Une nouvelle fois, Mademoiselle Brune va nous sidérer par l’étendue de sa palette, par sa capacité à faire siens tous les registres, par son incroyable propension à aborder toutes les facettes et les tonalités du jeu, du rire aux larmes.

C’est à nouveau un vrai bonheur que de la voir et de l’entendre, avec sa voix reconnaissable entre toutes, nous dire les répliques à l’emporte-pièce, les formules qui font mouche, les tirades à la fois drôles (le rapport aux vaches est magnifique !) et/ou tragiques.

Une nouvelle fois, du grand art.

Dominique Valadié va elle aussi nous passionner avec ce rôle de personnage mystérieux.
Durant toute la pièce, elle utilisera sa voix dans un volume assez faible, avec un débit et un timbre un peu monocordes : elle nous fait comprendre de façon limpide le côté ambigu du rôle.
Le metteur en scène a choisi de la faire très peu bouger, dans une posture quasi hiératique.
Elle sera toujours debout. Là encore une dimension un peu étrange règne en permanence, jusqu’à sa révélation de la raison de sa présence.

Elle aussi est épatante à faire ressortir l’humour noir du texte. Elle nous fait beaucoup rire avec le côté pince-sans-rire de Rose.
Une autre très grande interprétation.

Quant à Frédéric Pierrot, on ne peut qu’être séduit par son Robin, qui est en quelque sorte l’interface entre ces deux femmes.
Le comédien est lui aussi parfait, en vaillant retraité, désabusé, porté sur le vin qu’il élabore lui-même, qui a accepté la fatalité technologique, y compris la mort de ses vaches, toutes finalement irradiées.

Il participe également à la dimension tragi-comique du propos, avec ses envolées de voix, ses ruptures qui sont toutes autant de grands moments de jeu.

Le trio qui réussit à faire passer le propos de la pièce avec une grande subtilité, sera très applaudi, avec un grand nombre de rappels, dont le dernier surprendra d’ailleurs deux des comédiens.

Ne manquez pas cette magistrale leçon de théâtre.
Je me répète, mais comment faire autrement ?

Sinon, Mesdames, n’achetez pas trop tôt de soutien-gorges qui s’agrafent par devant.
C’est un signe qui ne trompe pas
...

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