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Les filles aux mains jaunes

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Comme il avait raison, Anatole France, lorsqu’il écrivait « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des insdustriels. »

Ce 2 août 1914, la fleur au fusil, les hommes partent à la guerre, persuadés de revenir dans leur foyer au bout de quelques semaines.
Leurs femmes, sœurs et mères vont les remplacer dans les usines, chez ces industriels en général, et chez ces marchands d’armes en particulier.

C’est le destin de quatre de ces femmes, ouvrières dans une entreprise de production d’obus, que Michel Bellier raconte.
Avec cette pièce, l’auteur nous rappelle qu’en matière de droit du travail, de respect des individus, d’égalité salariale, rien ne tombe jamais du ciel.
L’engagement des aînés, en l’occurrence des aînées, les luttes de celles et ceux qui nous étaient là avant nous ont forgé nos propres conditions de travail.

Oui, cette pièce nous remet en mémoire l’engagement de ces femmes qui ont décidé de ne plus accepter l’inacceptable : les conditions de travail épouvantables, la mise en danger de leur intégrité physique avec la dangereuse manipulation du trinitrotoluène, le TNT colorant les mains en jaune, l’inégalité face aux hommes en matière de salaires et, conséquences de tout ceci, les luttes pour le droit de vote.

Une pièce, qui au passage, est enfin représentée à Paris, après avoir déjà beaucoup tourné en province.

Quatre formidables comédiennes vont interpréter ces quatre "héroïnes ordinaires", ces quatre ouvrières au caractère et à la psychologie bien trempées.

Pamela Ravassard, bien connue des lecteurs de ce site est Louise. (Le prénom n’a sûrement pas été choisi par hasard…)
Son personnage, en jupe-culotte (là encore rien n’est laissé au hasard) est une féministe, une suffragette déjà militante lorsqu’elle se présente à l’usine.
C’est elle qui va « ouvrir » les consciences de ses trois camarades de travail.
La comédienne est absolument et totalement convaincante dans ce rôle de femme forte et engagée.

Des camarades de travail interprétées par Anna Mihalcea, Elisabeth Ventura et Brigitte Faure (dont j’apprécie toujours autant le travail, depuis notamment Le bal, ou Le petit coiffeur).

Le quatuor féminin est remarquable de présence, de charisme.
On éprouve très vite une réelle empathie pour ces quatre femmes, toutes différentes, et pourtant toutes attachantes et touchantes.

Elisabeth Ventura incarnera cette fille qui va évoluer le plus au contact de Louise, comprenant le mieux l’engagement et la lutte pour prendre en quelque sorte sa succession, intellectuelle et morale.
Mademoiselle Ventura sera bouleversante, notamment dans son adresse finale au public.

Brigitte Faure est cette ouvrière bourrue, qui peine à s’engager, représentant une femme qui a du mal à aller contre l’ordre établi, acceptant sa condition.
Sa composition est comme toujours épatante.

Quant à Anna Mihalcea, elle aussi parfaite, elle nous dépeint une femme comme il y en a eu des centaines de milliers, ces femmes comme tant d’autres, ballottées par le destin, l’adversité, celles qui subissaient mais vont finir par prendre conscience.
Un rôle pas si évident que cela. La comédienne réussit avec beaucoup de talent a en incarner toutes les nuances.

A la mise en scène, Johanna Boyé, confirme s’il en était encore besoin son art de « remplir un plateau », et sa capacité à mettre en vie cette histoire avec la plus grande des fluidités, conférant à l’ensemble une évidence toute « naturelle ».
Avec Mademoiselle Boyé, on a toujours la formidable impression pas si courante que cela d’aller à l’essentiel, comme s’il ne pouvait en être autrement, comme si les choses ne pouvaient pas être mises en place d’une autre façon.

Comment donc s’étonner qu’Eric Ruf lui ait confié très prochainement la mise en scène de La Reine des Neiges le conte d'Andersen, à la Comédie Française ? (J’ai d’ailleurs hâte de découvrir cette nouvelle aventure artistique.)

Sans temps mort, sans noir plateau inutile, sans effets de mode, une vraie cohérence artistique règne en permanence.
Elle a choisi à raison de ne pas faire voir les machines.
Grâce aux chorégraphies de Johan Nus, et à la création musicale de Mehdi Bourayou, nous verrons les gestes répétitifs et abrutissants du fonctionnement de ces machines. Le précédé fonctionne à la perfection.

Nous verrons les fameuses mains jaunes, grâce au procédé du tunnel de lumière. L’effet très réussi est saisissant !
Tout comme est très réussie la scénographie d'Olivier Prost.

La metteure en scène est également parvenue à mettre en abyme le combat de ces femmes et notre actualité des plus contemporaines, à l’heure des encore et toujours inégalités salariales et du phénomène « me too ».

Il faut absolument aller voir ces Filles aux mains jaunes.
Ou quand le fond le dispute à la forme en terme de réussite.
Ruez-vous au Théâtre Rive Gauche !

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