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Le menteur

© Photo Y.P. -

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© Photo Pascal Gély -

© Photo Pascal Gély -

Dorante, un garçon qui n’est pas du genre à faire les choses à Poitiers !
Dorante qui a délaissé ses études dans cette désormais préfecture de la Vienne, pour monter à la capitale, bien décidé à conquérir Paris, comme chantait qui vous savez.


Dorante. Celui qui a érigé le mensonge en credo absolu, en raison d’exister, presque en art de vivre.

Pierre Corneille, en écrivant son ultime comédie, nous embarque en effet dans une hallucinante et hilarante succession de mensonges, de dissimulations et autres duperies amenant inévitablement à un engrenage de quiproquos.
Et si le papa du Cid avait déjà pensé à une certaine forme de Boulevard sophistiqué ?

Ce Dorante, donc, un jeune homme de bonne famille servi par son valet Cliton, s’invente tout une carrière militaire pour subjuguer deux jeunes femmes, Clarice et Lucrèce, dans les jardins des Tuileries.
De fil en aiguille, il s’enferre et développe un invraisemblable tissus de mensonges, afin d’arriver à ses fins en matière d’âme sœur.

Mais voilà… A menteur, menteur et demi…
En tout cas, les menteurs seront confortés dans leur défaut.

Mentons, il en restera toujours quelque chose !

Mais quel bonheur de retrouver le travail de Marion Bierry, qui signe une adaptation et une mise en scène particulièrement savoureuses et subtiles de cette pièce très drôle, vraiment étonnante car presque amorale !

Oui, j’attendais avec une grande impatience de pouvoir retrouver celle qui m’avait très impressionné dans sa version de la pièce très peu connue Les romanesques d’Edmond Rostand.
J’ai pu ressentir une vraie et très séduisante continuité en matière de parti-pris dramaturgiques et scénographiques entre ces deux spectacles.
En situant la pièce de Corneille au XIXème siècle, elle est finalement restée assez proche temporairement de celle de Rostand. (Coup de chapeau au passage pour les beaux costumes de Virginie Houdinière.)
Mademoiselle Bierry a su faire preuve d’une grande cohérence dans ses choix et son travail.
Dans tous les domaines, elle est parvenue à placer le curseur à son exacte position, comme une évidence naturelle, ce qui est le point commun des grandes mises en scène.

Quel rythme ! Durant cette heure trois quart, aucun temps mort !
Les comédiens ne vont pas ménager leur peine, se déplaçant énormément, même lorsqu’ils n’ont pas de texte, créant souvent une impression de tourbillon survolté.

Sur la petite scène du Poche, le décor très astucieux de Nicolas Sire va permettre de démultiplier l’espace.

Six pans articulés et amovibles, avec portes et fenestrons, vont moduler le plateau, tandis que des petites estrades elles aussi mobiles permettront aux acteurs de donner à la pièce une dimension verticale en se hissant dessus.
Tout ceci est très réussi.

 

Le mensonge sera bien entendu porté par le texte, mais Manon Bierry a réussi également à faire mentir les corps.

Des corps que nous verrons se dilater, s’étirer, s’allonger, comme si la vérité anatomique laissait le pas elle aussi à la tromperie.
Les scènes en question sont formidables et font beaucoup rire. Et non, vous n’en saurez pas plus.

Mensonge aussi, en quelque sorte, puisque l’adaptatrice n’a pas hésité à ajouter des extraits de chansons (les amateurs de Trénet se régalent…), ou encore en mettant en musique certains alexandrins cornéliens. (Le comédien et musicien Serge Noël n’y est pas pour rien...)

Là encore, tout ceci fonctionne à merveille.
 

Et puis les comédiens, bien entendu !
Ces six-là vont nous enchanter, rendant un hommage appuyé à l’alexandrin que tous déroulent de façon épatante, avec beaucoup de rythme et de musicalité, s’emparant de l’admirable langue de Corneille pour en faire émerger non pas tant une modernité confondante qu’une troublante universalité.

Alexandre Bierry, Dorante quasi omniprésent sur le plateau, se taille la part du lion, en matière de longueur de texte.
C’est un véritable régal de le voir camper ce menteur-là. Quel engagement, quel charisme, quelle force comique, également !
Il est impossible de ne pas rire devant les énormes inventions du personnage, en entendant les finales de certaines de ses tirades, en voyant ses expressions « innocentes » ou ses mimiques pleines de fourberie plus ou moins contenue.


A ses côtés, Benjamin Boyer campe avec beaucoup d’humour et de présence un valet sidéré, outré par les extravagances verbales de son maître.

Les deux sont remarquables dans ce très beau duo de comédie.

© Photo Pascal Gély

Brice Hillairet provoque également beaucoup de rires, en ami jaloux du personnage principal, parvenant pleinement à faire exister son personnage ballotté par les événements.

Le pendant symétrique féminin est incarné par Anne-Sophie Nallino et Mathilde Riey. Les deux comédiennes donnent une très belle épaisseur psychologique à ces deux jeunes femmes aux prises avec leurs deux prétendants.
On l’aura compris, il n’y a pas de petit rôle.

Et puis je n’aurai garde d’oublier de citer une nouvelle fois Serge Noël, dans le rôle du père de Dorante, peut-être le seul personnage « honnête, sincère et bon».
Le comédien est impressionnant, comme précédemment dans la pièce de Rostand sus-nommée (il incarnait déjà un pater familias).

Il nous touche beaucoup, en papa très compréhensif et finalement très moderne, acceptant les couleuvres de son fils pour exploser ensuite dans une remarquable scène de colère.

Une véritable ovation viendra saluer le spectacle, le public applaudissant à tout rompre, les « Bravo ! » fusant.
Ce n’est que justice !

Ce spectacle est d’ores et déjà un incontournable de ce début de saison. Ne passez surtout pas à côté !

Au sortir du Poche, ma très enthousiaste voisine de siège me confiait « Ca, c’est du théâtre ! ».
Elle ne mentait pas !

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