Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Le malade imaginaire

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Oui à la viscère !

De la viscère, en veux-tu, en voilà, sur les quatre panneaux qui nous attendent sur la scène de la salle noire du lucernaire.
Le ton est donné.
Quatre grandes planches d’écorchés, avec les corps à nu, les anatomies dévoilées. Les charpentes osseuses, les tripailles à l’air, les muscles et autres ligaments exposés à la vue de tous.

Dans sa chambre, Argan peut envisager réellement de devenir médecin.
Pour mieux conjurer la mort, cette camarde qui l’effraie au plus haut point.

Philippe Person a donc adapté le dernier chef d’œuvre de Monsieur Poquelin, pour permettre aux élèves de la sixième promotion de l’école de théâtre du lucernaire de nous proposer leur spectacle de fin d’études.
Des jeunes gens qui depuis deux ans, ont bénéficié d’une formation à la fois exigeante et bienveillante, faite de cours d’interprétation, mais aussi de cours techniques.

Le patron a résolument opté pour traitement très réjouissant de cette pièce probablement la plus jouée de toutes les comédies de Molière.
Ici, le propos relèvera de la farce, voire du spectacle clownesque.
Pour notre plus grand plaisir.
Oui, nous allons rire, énormément. Oui, nos zygomatiques seront mis à rude épreuve.

Florence Le Corre et Philippe Person ont mis en scène ce spectacle, avec un parti pris affirmé : celui de faire bien comprendre à leurs élèves-comédiens qu’une belle voix, une mémoire à toute épreuve, un joli minois ne suffisent pas : le travail corporel a toute son importance.

Le corps, l’un des outils principaux du comédien, parfois et hélas relégué au second plan.
Dans cette version réjouissante, les corps vont pleinement s’exprimer, traduisant de façon très organique les dires des personnages.
Le corps soi-disant malade, le corps malhabile, étriqué et empêtré des Diafoirus, le corps dissimulé, le corps sensuel de Béline, les corps qui vont s’attraper, se pousser, tomber et se faire tomber, le corps sur qui les coups pleuvent.

Dans cette version qui tire presque sur la comedia dell’arte, les comédiennes et comédiens nous feront partager une dimension viscérale (on y revient…), une dimension qui relève d’une entreprise de matérialisation des passions par le biais concret des corps des personnages.

Le propos fonctionne pleinement, d’autant que la très jeune troupe ne ménage ni sa peine ni son énergie.

La juvénile fougue est à son élément dans cette vision on ne peut plus vive et pêchue de la pièce.


Melle Le Corre et M. Person ont demandé beaucoup à leurs étudiants. Pour mieux nous montrer ces hommes et ces femmes du XVIIème qui n'ont jamais été aussi contemporains et qui se débattent qui dans sa névrose, qui dans sa duperie, qui dans ses élans amoureux, qui dans sa roublardise.

Des étudiants qui ont bien retenu leurs leçons, puisqu’il vont nous faire passer une hilarante heure et quart.
Nous allons rire. Beaucoup.

Dans cette distribution (un alternance permet à toute la troupe de jouer durant tout l’été), Grégory Dutoit est un parfait Argan, au bonnet de nuit vissé sur le crâne, avec parfois des accents colériques très « de funesiens », et qui nous fait comprendre sans aucune ambigüité l’angoisse de la mort qu’éprouve le personnage.

Marie Vono est une formidable Toinette, toute en espièglerie et drôlerie. En salopette-symbole de sa condition de domestique-prolétarienne, elle illumine le plateau à chaque apparition.

Adonide Evesque dans son double rôle Béralde / M. Purgon nous fait bien rire aussi, conférant à ses deux personnages une bonhommie et une jovialité très réjouissantes.

La paire de Diafoirus est interprétée par les hilarants Léo Pentecôte (il m’a fait pensé aux personnages masculins du dessinateur Dubout, « petites choses » confrontées à des événements qui les dépassent), et Bastien Wasser, excellent en grand dadais au pantalon beaucoup trop court.

Le reste de la petite troupe est à l’avenant. Tous s’amusent, c’est évident, tous prennent beaucoup de plaisir.
La cohésion est totale, on sent l’envie et le besoin de jouer, de porter haut et fort ce célèbre texte.

 

Un épatant running-gag réside dans la présentation des personnages qui pénètrent sur le plateau. Au moyen d’un rond de lumière et d’un jingle récurrent pour chacun, les deux metteurs en scène ont glissé un clin d’œil aux entrées des comédies-ballets du grand siècle.
Le procédé fonctionne à chaque fois (avec parfois un ‘oubli’ volontaire bientôt réparé), et nous tire bien des rires.

Il faut absolument aller voir ces jeunes gens qui nous divertissent de bien belle façon.

Il y a quelque chose d’émouvant à voir ces filles et ces garçons débuter dans le métier, et à se dire que fort probablement, nous les retrouverons, ici et là, à exercer cet art étrange et passionnant qu’est le théâtre.

Ne manquez pas d’ici la fin août cette version survitaminée de ce classique des classiques, et qui vient clore en beauté au Lucernaire cette année Molière.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article