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Villes mortes

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Le plastique, c’est fantastique.

 

Ce plastique qui recouvre le plateau de la salle Vicky-Messica, aux Déchargeurs, ce plastique-là est particulièrement fantastique.

Bienvenue à Pompéi, le 24 août 79. Une ville morte.

La première des cités qui vont constituer les quatre unités de lieu de la pièce de l’autrice québecoise Sarah Berthiaume.

 

Quatre filles qui se retrouvent chacune dans une ville.

Quatre filles-villes qui vont nous dire combien leur confrontation à la mort va les bouleverser à jamais.

Mort d’un amour, mort sociale, mort économique, mort des aspirations et des rêves…

Une confrontation qui va les transformer, ces filles, les obligeant à surmonter ce qui bien souvent est insurmontable, et les obligeant à choisir leur destin propre, les faisant entrer de façon violente et définitive dans le monde étrange et violent qu’est celui des adultes.

 

Ce choix individuel sera pour les quatre héroïnes successives porteur d’angoisse et de sourdes interrogations, car il s’agira d’entrer pour chacune d’entre elles de plain-pied dans un futur personnel fait d’une liberté dont il faudra s’emparer et définir les contours, mais aussi d’un sentiment d’irrémédiable solitude.

 

Pompéi, qui sera confrontée à la lave destructrice d’une histoire d’amour qui se termine.

Gagnonville, qui verra les personnages d’une série télé surgir au sein d’une ex-cité minière abandonnée à elle-même.

Dix30, qui au milieu de zombies anthropophages réglera son compte à une société capitaliste en perdition.

Et puis Kandahar, qui aura recours à une princesse de contes de fée pour tenter de dépasser les horreurs de la guerre.

 

Au fond, Sarah Berthiaume, dans ces quatre récits fantastiques, nous montre le désarroi d’une génération assurément perdue, les récits de vie de jeunes femmes mêlant réalité et fantasmes, s’inventant des mondes plus ou moins rêvés, chacune se débattant comme elle peut pour sortir d’un entre-deux personnel, un passage entre deux moments de leur vie.

Pour autant, et là réside la grande qualité littéraire de ce texte, ce fantastique angoissant génère un humour bien réel, palpable. Comme si les sourires permettaient de dresser un pont entre la réalité banale et le fantastique débridé.

L’écriture acérée, souvent acide, ne nous fait jamais sombrer dans le mélodrame le plus complaisant.

 

La metteuse en scène Noémie Richard s’est emparée à bras le corps de cette pièce « à sketches », pour reprendre l’expression consacrée.

Elle a su donner une unité et une cohérence dramaturgique à cet ensemble de récits.

C’est probablement l’un des grands défis de cette pièce, qu’elle a parfaitement relevé. Ou comment faire un tout avec le nombre.

 

Elle a demandé beaucoup et obtenu énormément des quatre comédiennes qui vont se succéder sur le plateau. (A part dans une première scène, une file d’attente dans un aéroport, les quatre actrices n’auront aucune véritable interaction dramaturgique.)

 

De plus, Melle Richard a su mettre en valeur le côté organique, viscéral qui constitue le fil rouge, très rouge de ces quatre histoires.

Le corps des comédiennes sera mis à rude épreuve : de véritables chorégraphies seront initiées, intenses, brutales voire violentes, comme pour souligner le caractère la fois désespéré et inéluctable des ces récits.

 

Une véritable construction musicale est mise en œuvre dans chacun des mouvements de ce concerto en quatre mouvements.

Les différents tempi se succèdent, alternant largo, allegro, vivace ou encore andante.

 

La musique et surtout le son auront une importance capitale.

Il me faut souligner ici la magnifique création sonore d’Agnès Lerdou. Des sons étranges, des bruits surprenants, des nappes sonores mystérieuses et envoûtantes participent grandement à participer à dimension fantastique et onirique de cette entreprise artistique.

C’est un spectacle qui doit également s’écouter très attentivement.

 

De judicieux accessoires, dont ces nappes immaculées de plastique ou de tissus ou bien ces ballons de baudruche, parviennent à recréer sur la scène des mondes à la dérive, des univers en perdition.

 

Ruthy Scetbon (dont j’avais particulièrement apprécié le travail dans La perte, un formidable solo de clown), Héloïse Logié, Anahid Gholami Saba et Ségolène Marc m’ont fortement impressionné.

Chacune à sa manière nous attrape pour ne plus nous lâcher. Je défie quiconque de s’extirper de ce qu’elles nous disent et nous montrent.

Elles nous confrontent avec une intensité de tous les moments à ce texte et cette partition certes passionnants, mais assurément très exigeants.

 

Je vous recommande vivement ce remarquable moment de théâtre.

L’un de ceux dont on ne sort pas indemne. L’un de ceux dont on se souvient très longtemps après être sorti de la salle.

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