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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

DIALAW Project

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Dans le port de Ndayane,
Y’a des Africains qui résistent...

Le port de Ndayane, au Sénégal, c’est ce gigantesque complexe portuaire dont la première pierre vient d’être posée. Un complexe piloté par la société émirati Dubaï Port World.

 

Cette première pierre n’a pas été posée n’importe où.
En face du village de Toubab Dialaw, où précisément la danseuse et chorégraphe Germaine Acogny a elle même voici quelques années posé la première pierre de son Ecole des Sables.

 

Cette construction pharaonique, voulue et co-financée par le gouvernement sénégalais aura de très fâcheuses conséquences : une grande partie de la côte sera recouverte de kilomètres-carrés de béton.

Ce faisant, les villageois seront expropriés, déplacés, déracinés de cette terre de leurs ancêtres, cette terre de mythes et de cultures millénaires.

C’est alerté par Germaine Acogny de cette histoire géopolitique que le metteur en scène franco-allemand Mikaël Serre a envisagé de démarrer un nouveau et commun projet de création.

Les deux artistes se connaissent en effet, notamment pour avoir travaillé ensemble en 2015 sur le projet « A un endroit du début ».

Ici, en partant de l’histoire de la chorégraphe, ainsi que de son lien profond avec la terre où elle vit et enseigne, vont nous être posées de profondes et très actuelles interrogations, des questions relatives aux deux continents africain et européen.
Deux continents dont les liens ont causé de nombreuses blessures dont certaines, et non des moindres, ne sont toujours pas cicatrisées.

 

Nous pénétrons dans la salle. Sur le plateau, à cour, nous attendent sur leur chaises les comédiens.

A jardin, un symbole de la mondialisation : un container, grandeur nature.

L’emblème du commerce international, mais également celui d’une pseudo-modernité, puisqu’on propose désormais d’habiter dans ces parallélépipèdes métalliques.

Et puis en vidéo, en très gros plan, voici le visage de Germaine Acogny. Elle nous expose le point de départ de cette histoire.

Ce spectacle sera pluri-artistique : théâtre, video, danse seront au service du propos dramaturgique.

Plusieurs auteurs en ont écrit les textes.


La première problématique, celle du développement économique du Sénégal, et par là même de l’Afrique, sera ensuite exposée par Abou, un technocrate gouvernemental, au moyen d’un Power Point assez touffu. C’est un euphémisme.

C’est Hamidou Anne, comédien et essayiste politique qui s’y colle, dans une scène à la fois drôle et édifiante. Nous apprenons que le Cabinet McKinsey (que nos propres et actuels gouvernants connaissent bien…) et la Fondation Tony Blair sont à l’origine du projet de développement économique.

 

Assane Timbo le rejoindra bientôt, dans son rôle de consultant extérieur au pays, originaire d’Europe.

Les premières questions nous sont alors posées : de quel développement économique parlons-nous ?

Dans quelle condition ce développement doit-il être envisagé ? Quel en est son coût en terme de malheurs humains ?

Deux autres comédiens vont les rejoindre, au jeu tout aussi intense et profond, interprétant deux personnages qui vont permettre de mettre en perspective tout aussi importantes.

La comédienne Anne-Elodie Sorlin et le chorégraphe/danseur Pascal Beugré Tellier seront cette femme blanche venant se recueillir sur une tombe locale et cet homme européen noir ennuyé par des douaniers sénégalais.

Tout comme leurs camarades, les deux sont véritablement impressionnants d’engagement et de vérité.

Ici, il sera question de d’origines, de couleur de peau, de visions réciproques erronées, ambigües, de représentions faussées par des siècles de colonisation, par des siècles de marchandisation elle aussi mondialisée des corps humains.

L’effacement mémoriel, la repentance forcée, le spectre d’une nouvelle domination économique sont également mis en perspective.

 

Quelle est la place de chacun, comment la prendre en compte, cette place, comment respecter la place de l’autre ?
La longue tirade d’Assane Timbo, avec l’anaphore « Faudrait bien que... » illustre fort justement ces autres interrogations.

La mise en scène de Mikaël Serre ne nous laissera aucun moment de répit.

Il a demandé et obtenu beaucoup des comédiens.

 

Les corps auront une grande importance. Des corps plus ou moins ancrés dans le sol, la terre, comme les danses Africaines sont elles-mêmes profondément dépendantes de la latérite sur laquelle les pas rythment la pulsation.


Les corps des comédiens qui nous feront comprendre le caractère viscéral et organique du propos général.

Les corps des habitants de Toubab Dialaw que nous verrons en vidéo, face caméra ou bien dans des prises de lutte au corps à corps, justement, sur la plage.

Un corps inerte dans une piscine, des corps enlacés, des corps qui se repoussent, aussi.

Le corps qui danse, bien entendu...

Ce spectacle est de ceux qui nous remettent brillamment en mémoire et en perspective les grands problèmes historiques, politiques et sociaux de l’humanité.
Une humanité qui n’est pas aussi humaine que l’on souhaiterait, une humanité qui ne retiendrait pas forcément les leçons d’un passé toujours douloureux.

Un spectacle intense, totalement maîtrisé de bout en bout tant sur la forme que sur le fond, et qui marque les esprits longtemps après être sorti de la salle.

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