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Le livre de l'intranquillité

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Les bons contes font les bons comptables…
Surtout ceux écrits par les comptables eux-mêmes pour se raconter...

 

Dans Le livre de l’intranquillité, Fernando Pessoa, endosse l’habit et l’existence de Bernardo Soares, modeste employé de bureau dans une entreprise dirigée par « le patron Vasquez ».
Bernardo Soares, un « hétéronyme », comme il aime à définir ses emprunts variés d’identités imaginaires.

 

Pessoa l’angoissé, le mélancolique, Pessoa le dépressif sait de quoi il retourne : durant trente ans, de son adolescence à sa mort, il a mené cette obscure existence d’un employé de bureau, tout en produisant son œuvre littéraire et poétique.

Ce n’est qu’après sa mort, en 1935, qu’on découvrira les 27 543 fragments littéraires de ce qui constituera ce Livre de l’intranquillité.
Le livre, qui est considéré comme une œuvre majeure de la littérature du XXème siècle, ne sera édité qu’en 1982.

 

Cet ouvrage, c’est un recueil.
Y figurent des notes écrites, des poèmes, des aphorismes, des réflexions diverses.

C’est une sorte de journal de bord, à la fois intime et universel, une chronique du désenchantement du monde, écrite par un type qui essaye par les moyens à sa disposition de se réveiller du cauchemar d’exister.

Une introspection profonde d’un homme qui erre dans ses propres limbes, avec une conscience aigüe de sa propre angoisse existentielle, cette intranquillité-là.
Pour déboucher, et c’est je trouve, le plus étonnant dans cette œuvre, sur une forme de résignation : Pessoa-Soares, même si on lui proposait de partir loin, très loin, resterait pourtant dans son petit bureau de la rue Douradores.

Résignation également sur la condition humaine : la lucidité de l’auteur est totale, le poussant finalement à rêver sa vie plutôt que de la vivre : « le monde appartient à ceux qui n’existent pas », pourra-t-on entendre dans le spectacle.

 

Et puis est évoquée également dans ce livre une magnifique réflexion sur la place de l’Art : au fond, la vie ne serait rien sans l’Art.

C’est donc cet ouvrage qu’a eu l’excellente idée de monter sur un plateau David Legras.

La première démarche du comédien a bien entendu été de choisir les fragments, afin de mettre en forme ce spectacle.
Il s’agissait de sélectionner les passages qui suscitaient le plus d’émotions chez lui, le plus de réflexions personnelles, avec ce défi de pourtant restituer toutes les facettes de ce livre.

En pénétrant dans la salle Vicky-Messika, nous sommes frappés par la belle scénographie (que l’on doit à Jacques Poix-Terrier), qui procure un premier sentiment d’étrangeté : un plateau-estrade incliné avec à cour une toute petite table elle aussi inclinée vers le public.
Nous ressentons une impression d’anamorphose déstabilisante.

Cet univers étonnant va contraster avec l’apparence de David Legras, en parfait petit aide-comptable.

Jérôme Ragon a habillé le comédien avec un ensemble gilet-pantalon strict, un peu étriqué, sur une chemise à col cassé, cravate passe-partout, et surtout des petits élastiques noirs au-dessus des coudes, qu’on appelait autrefois des « jarretières de chemise ».

Sans oublier une paire de petites lunettes rondes, comme l’écrivain.

Le contraste avec le décor est saisissant et fonctionne parfaitement.

Il va s’asseoir derrière sa petite table, va en sortir quelques objets, dont l’un subira les effets de la pesanteur due à l’inclinaison.

David Legras est un sacré diseur.
Il va nous attraper dans ses rêts pour ne plus nous lâcher durant une heure et quart.
C’est un gourmand des mots de Pessoa, qui se délecte de les dire, de les interpréter.

Ce faisant, de ses yeux ronds et perçants, il nous scrute en permanence, semblant nous prendre à témoins.

Evidemment, nous, nous sommes par là-même amenés à réagir intérieurement et à nous positionner par rapport à ce qu’il nous dit.

Le comédien parvient à restituer la forme d’humour contenue dans les lignes qu’il a choisies.
Une espèce d’auto-dérision, une sorte de désespérance assumée du personnage est finement restituée : la lucidité dont je parlais un peu plus haut est patente.

Ses ruptures sont épatantes, ponctuant les paradoxes qu’il peut parfois énoncer.
Sa description de ses collègues et du fameux « patron Vasquez » est savoureuse

 

Au fur et à mesure que le spectacle se déroule, David Legras glisse lentement et très subtilement du constat à la résignation.

Une très jolie chorégraphie arrive dans les derniers moments, nous faisant comprendre le sentiment d’inéluctabilité et de paix intérieure du personnage, bien résigné à n’ambitionner d’avoir que pour horizon principal cette rue de Douradores.

 

Voici donc un bien beau moment de théâtre, qui donne furieusement envie de se plonger dans la lecture de ce Livre de l’intranquillité.
De la très belle ouvrage !

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