Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Le bourgeois gentilhomme

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Les Balkans au balcon !
Où quand les trubači d’Europe de l’Est font résonner leurs cuivres sous les ors de la salle Richelieu !

De l’or, il y en aura beaucoup, dans cette somptueuse version d’anthologie de cette comédie-ballet que le grand Jean-Baptiste donna pour la première fois le 14 octobre 1670 à Chambord.

Une version qui fera assurément date dans l’histoire de la grande Maison, et sans aucun doute dans la liste des grandes mises en scène de cette pièce et de ses turqueries.

Une nouvelle fois, et ceci devient un trivial pléonasme, une nouvelle fois le duo Christian Hecq – Valérie Lesort va plonger toute une salle, et pas n’importe laquelle, dans un véritable état de grâce et une félicité des plus complètes.

Dans la poursuite totalement cohérente de leur démarche dramaturgique, ces deux-là se posent en désopilants amuseurs publics, ce qui sous mon traitement de texte est un vrai compliment.
On connaît ici mon admiration pour ce tandem d’épatants déclencheurs de folie créatrice totalement maîtrisée, qui n’ont pas leur pareil pour tirer les fou-rires du public, grâce à leur vision particulière, faite de drôlerie et de poésie, des œuvres qu’ils montent sur un plateau.

Pour notre plus grand plaisir, ils ont encore cette fois-ci utilisé les « recettes » qui font leur succès.

La première de ces recettes, c’est à mon sens cette capacité à faire appel au monde de l’enfance, un monde débordant d’imagination et où l’on ne s’interdit strictement rien. « On dirait qu’on ferait ceci, on dirait qu’on serait cela... »
Avec eux, tout semble possible, les spectateurs peuvent s’attendre à tout.
Bien entendu, par là-même, nous aussi retombons en enfance.

Cette impression (rare) que tout est possible est en grande partie rendue possible grâce à l’utilisation des marionnettes de Valérie Hecq et Carole Allemand.
Avec ces personnages et ces objets de latex, on peut faire voler des épées, on peut soulever de terre une servante, on peut s’attendre à ce que des moutons chantent, qu’un éléphant surgisse du lointain, ou encore que des mets raffinés s’animent lors d’une scène de banquet.
(Pour ma plus grande et indicible joie, les deux nous offrent un nouveau banquet hilarant, auto-citation de celui du Domino noir, à l’Opéra Comique, qui contenait l’une des scènes de comédie les plus désopilantes que je connaisse.)

Le tandem Hecq-Lesort non seulement sait faire rire, mais sait faire rire avec trois fois rien.
« Juste » une idée, un petit accessoire, une « simple » manipulation et toute une salle s’esclaffe.
Le comique visuel vient se mettre au service du propos général. Un toupet au sommet du crâne, une perruque brinquebalante, un urinoir à la Duchamp, des rouleaux de papier-toilette, tout ceci ne coûte rien et fait fonctionner nos zygomatiques à plein régime.

 

Tout ceci est également porteur d’une réelle poésie. L’humour de ces deux-là finit par générer cette poésie, grâce à toutes ces trouvailles inventives, toutes ces petites saynètes drôlatiques et très réussies.

Et puis il y a le comédien Christian Hecq.
Formé à l’école du mime, cet homme, sur une scène, a une gestuelle unique, bien à lui, immédiatement reconnaissable. Sa façon de se déplacer, de démultiplier ses gestes, de les pousser à leur paroxysme, sa capacité à placer le curseur à sa juste place en matière d’outrances, tout ceci force le respect.
De plus, on connaît bien sur scène sa vis comica, sa faconde, ses ruptures, ses changements subits de registres.

Son Monsieur Jourdain va nous faire hurler de rire. J’assume totalement ce groupe verbal, hurler de rire
. A de nombreuses reprises, le public applaudira durant le spectacle, ce qui dans cette salle est suffisamment rare pour être souligné.

Mais le comédien va mettre en avant un autre aspect du personnage.
Un aspect très touchant, très authentique.

Christian Hecq va nous faire vite comprendre que son personnage est le seul qui ne triche pas, qui ne se joue pas des autres. Lui, il est honnête et cohérent.

Ce bourgeois est en permanence dans sa logique, et n’en bougera pas.
Le personnage est finalement émouvant à vouloir s’élever coûte que coûte, à vouloir apprendre, à se bricoler lui-même ses petits décors, avec son petit pot pot de peinture, son petit pinceau, tous ses petits objets destinés à le faire devenir noble.


Et puis la fin.
Comme un enfant que l’on aurait trompé, et qui s’en aperçoit soudain, Jourdain comprend que tout le monde l’a floué, à tel point qu’il reste seul.
La dernière scène du comédien est alors bouleversante. Et nous de finalement compatir.

A ses côtés, c’est peu de dire que la troupe du Français est excellente.

Portés de façon tourbillonnante et virevoltante par les deux metteurs-en scène, les comédiens et les comédiennes sont particulièrement « mignon, moignon, chignon, trognon, ou très gnons ».
Je n’en finirais pas de citer leurs hauts faits respectifs !

La scénographie du patron en personne, Eric Ruf, est impressionnante.

D’un noir digne d’un Soulages au mieux de sa forme (il faut en effet un plateau le plus sombre possible pour permettre les manipulations de marionnettes), jusqu’aux dorures très bling-bling, le décor est absolument magnifique.
Des « tables » roulantes aux multiples fonctions (qui permettent de déclencher bien des surprises...) sont utilisées avec beaucoup d’ingéniosité.
La chaise à porteurs, très œuf de Fabergé, de M. Jourdain est elle aussi drôlissime. Rien n’est laissé au hasard !

 

Et puis comment ne pas évoquer les magnifiques costumes, toujours imaginés par Vanessa Sannino ?

Eux aussi noirs ou dorés, ne caractérisant ni géographiquement, ni temporellement un lieu ou une époque, eux aussi forcent le respect et l'admiration.

Les costumes « turcs », faits de bric et de broc, sont tout aussi réussis et drôles.
 

Quant à la musique de Lully, elle est bien présente, arrangée par Mich Ochowiak et Ivica Bogdanič. Nous reconnaissons sans peine les grands airs, joués aux trompettes, trombone et autre soubassophone.

Quant à M. Jourdain, qui connaît donc un peu la musique, c’est avec un énorme saxophone basse qu’il régale nos oreilles.

L’ovation qui attend les comédiens dès le premier salut, les « bravo ! » qui fusent, les spectateurs qui se lèvent sont là qui ne trompent personne quant au plaisir et au bonheur procurés par cette somptueuse entreprise artistique.

Au risque de me répéter, ce Bourgois gentilhomme à la sauce Christian Hecq - Valérie Lesort restera dans les annales théâtrales.
Il faut absolument l’aller découvrir, sa première exploitation ayant été interrompue la saison passée en raison de la pandémie que l’on sait.


-----

Dans deux semaines, Mademoiselle Lesort nous fera prendre connaissance de sa vision de La périchole, à l'Opéra Comique.
Nous en reparlerons en temps voulu.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article