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La tendresse

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Ce sont des hommes, ce sont des hommes,

Rien de moins naturel, en somme…

Julie Berès persiste et signe : après avoir créé le spectacle Désobéir, en novembre 2017, avec les auteurs Kevin Keiss et Alice Zeitner, un spectacle dans lequel elle donnait la parole à quatre jeunes femmes qui prenaient en main leur vie en dépit des injonctions religieuses, familiales sociales ou traditionnelles, elle permet aujourd’hui aux garçons de donner de la voix !

 

Ce nouveau spectacle se situe dans la droite lignée du précédent : rencontrer et raconter une jeunesse, et permettre de nous interroger sur ce qui fait la ou les spécificités des hommes d’aujourd’hui.

Qui sont-ils vraiment ces jeunes hommes, qu’ont-ils à nous dire, quelles sont leurs forces, leurs fragilités, leurs paradoxes ?

Comment s’est construite leur masculinité ?
 

Où en est la vision du « mâle traditionnel », façonnée par des millénaires de patriarcat, où en est cette domination séculaire vis-à-vis des femmes, qu’en est-il de la domination plus pernicieuse vis-à-vis des hommes « moins hommes que le modèle jugé légitime » ?

 

Ce faisant, elle va nous proposer un remarquable, magnifique et nécessaire spectacle, qui dans un magistral coup de poing à la figure, va nous permettre de poser un regard à la fois sociologique mais surtout dramaturgique sur huit jeunes hommes actuels, de ces adulescents que l’on pourrait rencontrer dans n’importe quelle cité populaire de France.
Dans n’importe quel endroit où règne une vraie et indispensable mixité sociale et culturelle. 

Bboy Junior, Natan, Naso, Alexandre, Tigran, Djamil, Romain et Moha vont répondre devant nous à toutes ces questions.

Les huit vont faire une entrée fracassante, surgissant de cette porte au lointain, investissant cette sorte d’entrepôt noir à deux niveaux.
Craie en main, au son d’un hip-hop tonitruant, ils entreprennent dans un premier temps de façon fulgurante de laisser leur trace sur les murs.

 

Et puis vient une première scène dansée.

Ce sera un krump tonitruant, cette danse née dans les années 2000, mettant en scène des actes très violents, avec des simulacres de coups portés.
 

La danse contemporaine ou classique, les musiques actuelles auront en effet une importance capitale dans cette entreprise artistique.
Nous allons assister à de furieuses, spectaculaires et impressionnantes battles, ces confrontations dansées avec un esprit de pseudo-compétition, qui vont nous donner à nous aussi envie de danser.

Les huit comédiens-danseurs vont purement et simplement nous bluffer, de par leur engagement, leur jeu organique et viscéral, leur vis comica, leurs talents multiples.
Une vraie force, une réelle puissance émane de ce collectif, une impressionnante cohésion d’ensemble, tout en laissant parler les individualités.

Un esprit de troupe on ne peut plus palpable règne en permanence.

Les huit vont nous faire vibrer, sans nous laisser de répit, sans aucun temps mort, pour nous embarquer dans le tourbillon des histoires personnelles de leur personnage et de leurs jeunes existences.

 

Ensemble, ils figureront un chœur contemporain, porteur d’une parole générale, plus large que les témoignages individuels, une parole universelle qui met en exergue ces éléments signifiants quant à la construction de ces jeunes.

Les différents aspects sociétaux signifiants, repérés et identifiés en tant que tel par les auteurs du spectacle seront figurés par des petits tableaux, où en solos, duos, voire trios, les personnages s'expriment et disent leur vérité.

Dans cette démarche, on note évidemment une dimension musicale, une partition concertante d’un ensemble et de solistes.

 

Différents points très précis, très argumentés, très parlants seront abordés.
Le concept de masculinité, le poids du patriarcat, la figure du père, les différents codes pour « devenir, être et rester un homme », la vision que les hommes actuels peuvent avoir des femmes, les techniques de drague (avec des adresses hilarantes à certaines spectatrices…), la représentation de l’homosexualité, les rapports au corps, au pénis, mais aussi la pression sociétale exercée sur les hommes contemporains, les bouleversements générés par le mouvement #MeToo.

Et puis une séquence très forte concernera une révélation de l’un de ces « hommes ». Je n’en dis pas plus.

 

S’ils nous font rire en interprétant ces personnages espiègles, spirituels, (des formules irrésistibles émaillent le texte), les comédiens sont aussi très souvent bouleversants.

Ce spectacle qui nous confronte à la vie politique au sens noble de la Cité, ce spectacle est avant tout une entreprise théâtrale, avec une formidable dramaturgie, qui vient lier de façon très fluide, très intelligente tous les témoignages.
On reconnaît la patte de Lisa Guez, qui parvient à constituer un véritable ensemble cohérent s’enchaînant avec beaucoup de naturel, d’humour et de grâce.

Je rappelle que Lisa Guez vient de proposer à la Comédie Française On ne sera jamais Alceste, qui restera pour moi l’un des spectacles phares de cette année de commémorations moliéresques.


L’ensemble des spectateurs des Bouffes du Nord se lève sans se concerter dans une standing ovation générale, tellement spontanée et méritée.
Le nombre de rappels est lui aussi très parlant.

Ne manquez surtout pas ce brillant spectacle, intelligent au possible, qui dresse de manière remarquable un état des lieux de la condition masculine actuelle.
Un spectacle incontournable. Ruez-vous aux Bouffes du Nord !

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