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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Au seuil de la vie

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Des lits d’initiées.

 

Trois femmes qui savent.

Ou qui vont savoir ce que probablement aucun homme ne saura vraiment.
Une grande question. Celle du rapport qu’une femme peut entretenir avec son corps et son moi-profond alors qu’un fœtus l’accompagne en elle-même.

Alors que de nos jours, dans nos sociétés que l’on dit modernes, on assiste régulièrement à une régression en matière du droit qu’ont les femmes à disposer de leur corps, notamment dans le cas de figure évoqué plus haut, Hélène Darche a eu l’excellente idée d’adapter le scénario Nära Livet, de l’auteure suédoise Ulla Osakson.

 

Un livre qui servit de matériau de base en 1958, à Ingmar Bergman pour son film éponyme, dans lequel trois femmes vont nous parler de vie, de début de vie, mais aussi de mort, cette mort d’un petit embryon humain ou d’un bébé dans ses premières minutes d’existence, une mort voulue ou non.


Ces femmes bergmaniennes, nous les retrouvons devant nous, sur le plateau des déchargeurs, qui vont raconter, se raconter, nous raconter leur histoire, leur rapport à la maternité en cours, passée ou à venir.

 

Dans cette Suède de 1958 où les femmes votent depuis 1921, voici vingt ans que les premières lois sur l’avortement ont été promulguées, voici deux ans que l’éducation sexuelle est obligatoire à l’école.
C’est dans ce contexte politique et social que nous nous retrouvons dans la chambre de cette maternité, où trois femmes viennent d’être admises.

Stina attend avec un bonheur et une joie non dissimulée un bébé qui tarde à venir.
Cécilia vit très difficilement sa fausse couche.

Hjördis a été hospitalisée après une tentative d’avortement à domicile qui n’a pas fonctionné.

 

Une infirmière, Sr Britta, sera le quatrième personnage.

Alors bien évidemment, la parole masculine, bien présente dans le film par le biais d’acteurs présents à l’écran, cette parole va ici être portée par la voix des trois personnages, qui évoqueront leurs mari ou compagnon.
En cela, l’adaptation est là aussi très réussie. Les hommes, bien qu’absents du plateau, sont pourtant omniprésents dans ce spectacle.

Mademoiselle Darche a mis elle-même en scène son adaptation, avec un premier parti-pris qui illustre parfaitement le mystère qui peut régner dans une maternité, pour celles et ceux qui n’y ont jamais été confrontés.

Les quatre femmes, dont trois en grande chemise de nuit immaculée, marcheront du couloir à la chambre de façon altière, avec un visage hiératique, dans des déplacements à angle droit, telles des grandes prêtresses d’une cérémonie qui possède ses rituels propres.
Le plateau est alors baigné d’une lumière bleue, qui la fois évoque l’hôpital mais aussi une sorte de lieu propice au mystère.
Ceci fonctionne à la perfection.

Quatre comédiennes irréprochables vont servir de façon magnifique le propos.
Le tout sans jamais verser dans un pathos de mauvais aloi, avec une justesse et une vérité totales.
Elles sont dirigées avec une grande sobriété : ici, si un minimaliste règne, toujours au service du propos, une vraie cohérence d’ensemble est de mise.

Plusieurs étant d’origine scandinave, nous entendrons d’ailleurs des propos en version originale, ce qui contextualise encore un peu plus la dramaturgie.

 

Pernille Bergendorf est bouleversante dans le rôle de cette femme qui perd son fœtus, et qui va petit petit dévoiler sa relation avec celui qui ne sera pas père.
La comédienne est troublante : ce personnage possède à la fois une vraie force et une fragilité qu’elle parvient parfaitement à mettre en avant.

Hjördis, c’est Pénélope Driant, qui campe cette jeune femme qui n’a pas voulu cette grossesse, et qui a essayé de l’arrêter.
Mademoiselle Driant est profondément crédible, incarnant un personnage qui doute, qui se remet en question, un personnage assez ambivalent. Je n’en dis pas plus.

Stina est interprétée par Sofia Maria Efraimson.
La comédienne, tout en exubérance et en jovialité est cette femme qui se réjouit intensément de cette grossesse tardant à arriver à terme.
Elle nous fait souvent sourire, notamment dans la belle de scène de comédie, avec l’huile de ricin et la bière.
La dernière partie met en avant un autre aspect du personnage, la comédienne devenant alors elle aussi bouleversante.

Et puis n’oublions pas Gwladys Rabardy en infirmière revêche au grand cœur.
Sa composition est elle aussi irréprochable.

La cohésion entre ces quatre interprètes est totale, toutes au service du texte.

Cette entreprise artistique, sans jamais tomber dans les clichés éculés propres au sujet abordé, a donc le grand mérite de nous rappeler que même dans une société libérale, tout ne se passe jamais comme l’on voudrait.

Ici, le bonheur des unes peut constituer le malheur d’une autre. Et bien entendu, il faut tâcher de survivre à ce malheur.

Pour autant, un joli message, bien loin d’être moralisateur, viendra terminer la pièce.

Je n’aurai garde d’oublier de mentionner la très belle partition musicale que l’on doit au compositeur et violoniste Jason Meyer, avec notamment des pièces magnifiques pour piano et violon.

Voici donc un intense et très beau moment de théâtre. Un moment fort et bouleversant.
Ce nécessaire spectacle est de ceux qu’il serait au passage judicieux de montrer aux classes des lycées français.

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