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Antoine et Cléopâtre

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

En montant sa vision d’Antoine et Cléopâtre, Célie Pauthe a eu beaucoup de nez !

 

Du nez, premièrement parce que cette pièce du grand William est très rarement montée en France. Cette pièce, c’est une énorme machine à mettre en place, c’est une gigantesque entreprise, mettant en scène des mondes différents, ceux de l’Egypte et de la Rome antiques, avec une trentaine de personnages.

Pas étonnant que ces derniers temps, seuls Stuart Seide en 2005 et Tiago Rodrigues en 2017 s’y soient coltiné avec des fortunes diverses.

 

Du nez, parce qu’au fond, cette pièce comporte deux thèmes majeurs.
Certes, la liaison sensuelle, érotique, passionnelle entre Antoine et Cléopâtre figure en bonne place, Shakespeare analysant et reprenant à son compte les fantasmes de son époque concernant le sulfureux couple et ses supposées frasques sexuelles.
Mais le Barde a bien compris tous les enjeux politiques qui vont finalement aboutir à la mort des deux amants.

Ici, l'ensorcelante reine et le beau triumvir ont eu un magnifique rêve.
Un rêve, une utopie, une vision.
L’union charnelle des deux servirait à une union beaucoup plus large : il serait purement et simplement question d’unir l’Occident et l’Orient.

Si Marc-Antoine avait gagné la bataille navale d’Actium, la face du monde en eût été changée, avec probablement des implications qui perdureraient aujourd’hui encore.

Pour l’empereur Octave, la guerre était avant tout idéologique : ce projet politique de réunification géographique, culturelle et sociétale de « l’ivrogne et de sa putain » était insupportable aux yeux de Rome !

C’est évidemment cet thème qui va primer pour Melle Pauthe.
Elle poursuit ainsi avec beaucoup d’à propos, de lucidité et d’habileté son travail entamé avec Bérénice, qu’elle mit en scène avec beaucoup de subtilité en 2018.
Au fond, les rapports et les enjeux politiques entre Antoine et Cléôpatre ne sont finalement pas si éloignés que cela de ceux des raciniens Titus et Bérénice.

Deux grandes parties vont composer ces trois heures et quarante cinq minutes de spectacle, séparées par un entracte.

Dans la première, Célie Pauthe parvient parfaitement avec le seul plateau à évoquer en alternance les deux mondes. L’Egypte et Rome.
Nous ne sommes jamais perdus. Les comédiens et leurs costumes très réussis, des accessoires et des meubles aisément interchangeables vont nous baliser en permanence le terrain.
Le palais de la Reine, avec une salle comportant des coussins, un ibis, tranchera avec la nudité et le vide romains.
Les costumes exubérants à la fois égyptiens et contemporains tranchent avec les costumes deux ou trois pièces cintrés bleu foncé d’Octave et de sa suite.

A ce propos, la metteure en scène ne laisse planer que peu de doutes.
Ce jeune Octave, (le formidable Eugène Marcuse), évoquant souvent Jupiter, veste ajustée, pantalon serré très actuels, avec ses conseillers souvent trébuchant, ce jeune Octave-là fait furieusement penser à un certain Emmanuel Macron, autocrate, marcheur, centralisateur.
Son état-major, sorte de cabinet ministériel étriqué, renforce également cette idée.
Le parti-pris fonctionne à la perfection.

Dans la seconde partie, nous voici sur le champ de bataille.
Le sable rouge recouvre tout le plateau. (un coup de chapeau au scénographe Guillaume Delaveau, et aux techniciens qui doivent déverser et ensuite récupérer tous ces kilos de silice vermillon…)
Le sable… Qui déjà recouvrait le plateau de Bérénice.
Le sable qui évoque l’Orient et le désert.
Le sable, résultat de l’érosion de ce qui fut imposant ; le sable, résidu de ce qui n’est plus.

Les costumes des égyptiens allieront alors antiquité et contemporanéité, le glaive côtoyant la Kalachnikov Ak-47, la cape se mêlant aux uniformes battle dress de camouflage.

 

Treize épatants comédiennes et comédiens vont interpréter cette trentaine de rôles.

Une distribution très cohérente et très inspirée.
Un esprit de troupe règne en permanence, dans un engagement total.

Sur scène, des moments intimistes alternent avec des tableaux beaucoup plus animés, que ce soient des tableaux guerriers ou des moments dyonisiaques beaucoup plus sensuels et même érotiques.

Nous retrouvons dans les deux rôles-titre Mélodie Richard et Mounir Margoum, (déjà présents dans Bérénice) avec beaucoup de présence et de charisme incarnent ce mythique couple.
Célie Pauthe, s’étant appuyée sur la belle traduction très contemporaine d’Irène Bonnaud, a su repérer les moments humoristiques que le Barde a disséminés ici et là.

Parfois étonnants, Melle Richard et M. Margoum n’hésitent donc pas à faire côtoyer humour et dérision au milieu de la tragédie, lorgnant parfois du côté de la farce, ce qui peut parfois interloquer les spectateurs
mais finalement apporte une certaine dérision à cette histoire tragique.

La metteure en scène matérialise également cette volonté de rapprochement Orient/Occident avec une très belle dimension culturelle .

La comédienne-chanteuse Dea Liane, de sa belle voix grave et un peu éraillée interprétera de très belle façon notamment une magnifique chanson d’Asmahan, l’une des grandes divas de « l’Age d’or du monde arabe ».
(A noter que Dea Liane interprétera le rôle de Cléopâtre pour les quatre dernières représentations.)

Et puis c’est le facétieux Lounès Tazaïrt, dans son personnage du Devin qui nous dira en guise d'épilogue le magnifique poème Césarion, de Constantin Cavafy, toujours dans la traduction d’Irène Bonnaud.


Il faut aller à l’Odéon-Berthier découvrir cette imposante fresque théâtrale, dans laquelle Célie Pauthe démontre une nouvelle fois s’il en était encore besoin sa grande et belle capacité à mettre en place quantité de parti-pris plus judicieux et plus inspirés les uns que les autres.

 

Avec sa mise en scène très aboutie de cette pièce, elle fait admirablement résonner à nos actuelles et contemporaines oreilles la vision shakespearienne d’une réunification humaniste d’un Orient et d’un Occident enfin apaisés.

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