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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Une maison de poupée

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

La vie, quelle prise de dette !

 

Voici ce qu’elle pense, Nora, cette poupée qui après avoir dit tant de fois « oui », dira finalement « non ».
Un « non » pour exister en tant qu’être humain, en tant que femme, un « non » qui la libérera des chaînes et des carcans dans lesquels elle est enfermée, en cette fin de XIXme siècle.

Nora, elle a vraiment existé.
Henrik Ibsen l’a côtoyée, l'écrivaine dano-norvégienne Laura Petersen, cette « alouette », cette femme qui, pour sauver son mari victime d’une maladie pulmonaire, a emprunté une importante somme d’argent.

Bien qu’ayant toujours nié avoir pris pour modèle cette amie du couple, Ibsen imagine néanmoins un personnage furieusement proche de Frue Petersen.
Ce faisant, le dramaturge va évoquer cette société de 1879 qui soumet encore impitoyablement les femmes et qui les relègue au rang de potiches, de faire-valoir ou de reproductrices.
D’autant que son épouse lui avait offert quelque mois auparavant le livre du philosophe anglais John Stuart Mill, intitulé De l’assujettissement des femmes, publié dix ans auparavant.

En 2016, Philippe Person a eu l’idée de monter pour la scène une version resserrée de la pièce, centrée sur les quatre personnages principaux, excluant de fait une bonne moitié des personnages, dont celui pourtant important du Dr Rank.

Une bonne idée ? Une excellente idée !
Les grands auteurs sont faits pour être adaptés, encore et toujours, à condition évidemment d’en respecter le propos, ce qui ici, sera parfaitement le cas.

(Au passage, c’est exactement ce que viennent de faire Peter Brook et Marie-Hélène Estienne en adaptant de façon la plus brillante qui soit La tempête.)


Oui, cette version réduite à quatre personnages du chef de l’une des œuvres majeures d’Ibsen, cette version va fonctionner à la perfection.

Durant une heure et demie, va régner sur le plateau de la Manufacture des Abbesses une grande tension, une atmosphère lourde à souhait.
 

Et pourtant, Noël approche, le sapin est déjà illuminé, la neige recouvre le jardin, et tombe à plusieurs reprises.
Tout ceci, nous l’allons voir, grâce à une inventive scénographie, qui représente immédiatement un enfermement sous couvert de légèreté.

Ce périmètre enneigé, c’est cette barrière qui empêche Nora d’exister, qui la cloître psychologiquement et physiquement.
Le symbole d’une nasse qui se resserre autour de cette jeune femme, qui aura bien du mal à s’en échapper.

C’est donc dans ces quatre « murs » que Philippe Person va faire évoluer les personnages.

Certains pourront en sortir aisément, mais Nora devra quant à elle attendre.

Le metteur en scène est de ceux qui possèdent cet art de « calculer » de façon la plus juste qui soit la distance physique idéale entre deux comédiens.

Ici, dans une chorégraphie réglée au millimètre, profitant au mieux de la topographie des lieux, les quatre comédiens, le plus généralement deux par deux sur la scène, vont nous faire ressentir de façon viscérale une oppression, un malaise allant grandissant.
 

Les corps autant que les voix vont être grandement sollicités, des corps qui vont nous en dire beaucoup, des corps qui illustrent eux aussi la psychologie des personnages.
Tout ceci témoigne d’une grande subtilité dans la mise en scène.

Nora, c’est Florence le Corre.

La comédienne parvient de façon éblouissante à nous faire appréhender cette jeune femme, nous dépeignant par touches successives ses ressorts et ses motivations.
Melle le Corre nous montre avec une irréprochable maîtrise et une justesse sans faille l’évolution de cette Mme Helmer.

Elle confère à son personnage une grâce certaine et une troublante vérité, tour à tour légère, espiègle puis de plus en plus sombre, pour devenir bouleversante.
Impossible de ne pas se projeter dans ce qu’elle nous dit et nous montre.

Car au fond, au-delà du « simple » aspect féministe, il est bien question d’une relation dominant-dominé universelle, entre deux êtres humains.

Une grande Nora ! De celles que l’on n’oublie pas !

Philippe Calvario incarne Torvald Helmer, le mari.
On croit totalement à son personnage « étouffant ».
Le comédien interprète avec beaucoup de profondeur et une grande intensité cet homme « de son temps », qui ne comprend pas les aspirations de sa femme à exister par elle-même.

Ses « Nora ! », prononcés de façon condescendante ou méprisante, glacent les spectateurs.

Krogstad, le maître-chanteur est interprété par Philippe Person lui-même.

Le metteur en scène, cheveux lissés, mèche sur le côté, nous confronte brillamment à cet homme ambivalent, ambigu.
Nous comprenons très vite, au delà du mépris que l'on peut ressentir au premier abord, que nous avons devant nous un type qui finalement cherche lui aussi à exister dans cette société d’hypocrisie.

Nathalie Lucas formera avec lui l’autre « couple » de la pièce, en miroir et en symétrie avec le premier.

La comédienne est elle aussi parfaite dans ce rôle d’amie de Nora, qui va précipiter les choses et déclencher involontairement la révolte de celle-ci.

La cohérence et la cohésion entre les quatre comédiens sont parfaites.

On l’aura compris, cette Maison de poupée est un magnifique édifice théâtral qu’il faut absolument découvrir ou redécouvrir.
Cette version resserrée mais tellement fidèle à Ibsen est plus que jamais l'un de ces spectacles qui marquent pour longtemps les esprits !

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

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