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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Le dragon

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Thomas Jolly remet nos monstres à l’heure !

Ou quand le patron du Centre dramatique national Le quai d’Angers ne peut s’empêcher une nouvelle fois de faire son sale gosse pour notre plus grand plaisir, en transformant Le dragon en une farce burlesque, espiègle et hilarante qui s’adresse aux grands enfants que nous sommes restés !

Le dragon. Une histoire de monstre(s).

Dans cette pièce écrite en 1944, l’auteur soviétique Evgueni Schwartz, après avoir écrit des contes pour enfants plus ou moins sages, nous embarque dans un pays dans lequel depuis quatre siècles règne un féroce et tyrannique dragon à trois têtes.
Le monstre exige chaque année une jeune épouse qui mourra de dégoût après la nuit de noces.
C’est au tour d’Elsa, la fille de l’archiviste Charlemagne d’être choisie par la Bête.

Surgit Lancelot, un « héros professionnel », qui va délivrer la ville de ce fléau tricéphale grâce à sa flamberge.
Las ! D’autres monstres vont surgir. Les habitants vont se révéler être une colonie monstrueuse, composée de corrompus, de serviteurs zélés, de moutons apathiques, tous gouvernés par un bourgmestre veule et tout aussi tyrannique.

On l’aura compris, la pièce oscille entre une féroce et impitoyable critique du nazisme et du stalinisme.

Ce texte ô combien politique fut interdit en URSS dès sa sortie, pour n’y être joué qu’au début des années 60.

L’occasion était trop belle pour Thomas Jolly d’adapter cette pièce au sortir de la crise sanitaire que l’on sait et de la crise politique que nous sommes en train de vivre.
Dans ces temps de crises-là, serions-nous donc tous des monstres ?
C’est bien de liberté et de libre-arbitre face au pouvoir en place, de servitude volontaire vis à vis d’un despote insidieux dont traite la pièce.

Evgueni Schwartz a donc commencé sa carrière en écrivant des histoires à destination des plus petits.
Avec ce Dragon-là, Jolly pousse la logique jusqu’au bout en faisant de ce texte un conte burlesque pour grands enfants pas sages, une farce complètement débridée qui va nous faire énormément rire.
Un rire qui parfois va nous faire grincer des dents : la démonstration est implacable. Le propos politique prendra toute sa force : les références à l’actualité très récente sont judicieuses et évidentes.

Le metteur en scène nous embarque comme à son habitude dans une épique épopée, dans un spectacle foisonnant, à l’allure de bande dessinée en live.
Les deux heures quarante du spectacle vont passer à toute allure.

 

Tout juste entrés dans la grande halle de la Villette, un œil noir nous regarde. Un gigantesque œil.
Celui de la Bête, au ventre toujours fécond.
Soudain, un assourdissant accord d’orgue liturgique fait trembler les murs de la salle et fait sursauter le public.
D’étranges lumières en contre font que nous ne comprenons pas tout de suite ce que nous voyons.
Bienvenue dans l’univers du patron.

Thomas Jolly est de ces metteurs en scène dont la griffe est immédiatement reconnaissable.
Dans tous ses spectacles, émergent des invariants qui font que nous savons exactement et très rapidement que nous sommes dans son monde.

De ces invariants, l’un des plus important à mes yeux est la police de caractère des inscriptions qui parsèment ici encore le plateau. Une police qui fut créée aux tout-débuts de la Picola Familia avec des morceaux de gaffer noirs, conférant ainsi à l’écriture un caractère très anguleux.
Ici, c’est le « D » qui apparaît. L’initiale de Dra-dra, le dragon.

Autre point commun de tous les spectacles : l’important et magnifique travail sur les lumières et les effets spéciaux. La dimension onirique est toujours là.

Nous allons retrouver les fins pinceaux de lumière si chers au metteur en scène (ce que fait l’enfant avec son miroir est magnifique.. Je n’en dis pas plus…), les effets stroboscopiques, les nuages de fumée ou encore les ronds de lumière très serrés.

Des infra-basses, des nappes de graves vrombissantes nous font toujours autant vibrer.

Encore une grosse production, avec des moyens techniques tout à fait adaptés au propos.

 

Cette pièce aura une esthétique oscillant entre Tim Burton et le cinéma expressionniste.
Une pièce pratiquement en noir et blanc, à l’exception de quelques scènes, notamment celle du combat contre le monstre. (Une ellipse remarquable qui fonctionne à la perfection. Oui, pour tomber, les têtes vont tomber ! )

Les décors, à l’architecture audacieuse et aux murs recouverts de grandes écailles noires, ces décors sont d’une beauté saisissante.

Des accessoires vont déclencher bien des rires. Des têtes sanguinolentes, un cochon de lait , une dinde farcie… Et non, vous n’en saurez pas plus.

 

Les comédiens seront très souvent éclairés par en dessous, par une rampe au sol, accentuant les arêtes des visages et mettant en valeur les beaux maquillages de Catherine Nicolas ou Elodie Mansuy.


Ces comédiens sont emmenés par un trio épatant.


Damien Avice est un Lancelot en haillons (le costume est très réussi), un « héros professionnel », donc, spécialiste des causes et des combats désespérés.
Le comédien en archétype du chevalier sans peur et sans reproche est particulièrement touchant en libérateur tout de blanc vêtu.

 

C’est Bruno Bayeux qui va principalement déclencher les rires, voire les fou-rires du public.

Sa composition du bourgmestre est hi-la-rante.
Ses outrances, sa gestuelle alambiquée, pédante, ses mimiques et ses expressions à l’avenant, ses pas de danse alambiqués, ses tirades avec une diction précieuse ou complètement délirante, tout ceci force le respect. (Les références à l'actualité sont savoureuses.)

On sait l’importance que le metteur en scène accorde aux corps dans son travail.
Ici encore, ces corps vont prendre toute leur importance.

Le théâtre de Jolly s’appuie certes sur le texte, mais également sur une dimension physique, rentre-dedans, jusqu’au-boutiste tout à fait jouissive.

Hiba El Afalhi est quant à elle une Elsa la fois soumise puis révoltée. Une Elsa qui va comprendre !

On croit totalement à son personnage de jeune femme qui va finalement sauver ses concitoyens en leur renvoyant leurs quatre vérités. Là encore, une bien belle composition.

Le reste de la petite troupe est à l’avenant, faisant tous preuve d’un engagement sans faille au service de l’entreprise artistique.

Thomas Jolly continue donc à nous passionner avec son théâtre à la fois populaire et exigeant, facétieux et intelligent, intense et délicat.

Ne manquez pas ce nouvel opus qui confirme s’il en était encore besoin son statut de metteur en scène majeur au sein du petit monde du théâtre français.

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Comme décidément ce garçon surgit là où personne ne l’attend, il mettra en scène à l’automne prochain sa version très attendue de Starmania, à la Seine Musicale.

Nous en reparlerons dès le 4 novembre...
(Je vous rappelle au passage qu’il m’avait confié son rêve de mettre en scène Mylène Farmer

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