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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

La mouette

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

© Photo Simon Gosselin

© Photo Simon Gosselin

Il nous fait Mouette-Mouette et puis ça y est.
Il nous fait SA Mouette.
Une remarquable, inspirée et ô combien magnifique vision du chef d’œuvre de Tchekhov. Comme une étude à la fois personnelle et fidèle.

Faut-il s’étonner de la volonté qu’a eu Cyril Teste de monter sur un plateau ce texte joué pour la première fois en 1896 ?

Absolument pas.

Après son adaptation de Festen, le film de Thomas Vinterberg, après son Hamlet à l’Opéra-Comique, le réalisateur-en-scène (ou le metteur en cinéma) ne pouvait qu’être séduit par cette pièce qui comme les deux précédentes nous parle avant tout des tensions on ne peut plus exacerbées au sein d’une famille.
En ce sens, on peut effectivement parler d’une « trilogie testienne ».

 

Réalisateur-en-scène, Cyril Teste ?

Une nouvelle fois, le dramaturge va nous époustoufler avec la virtuosité qui est la sienne en matière d’exploration des liens théâtre-cinéma.
Ce qu’il nous montre est absolument magnifique.

Teste continue à décliner sa grammaire visuelle : avec de gros moyens techniques très sophistiqués, il mélange encore le jeu des acteurs avec des images filmées en direct des comédiens, que ce soit devant nous ou en hors-champ.

 

En effet, nous semblons être assis derrière la scène même. Devant nous, se trouvent de grands pans en placo-plâtre aux joints apparents qui sont en fait l’envers du décor.
Ce décor, cet intérieur cossu, nous le découvrirons seulement par le biais de la vidéo, avec les plans filmés des comédiens, et notamment les gros plans.

Virtuosité, donc.

Avec une précision inouïe, le théâtre de Cyril Teste mélange les sources, humaines et numériques, mixées en direct.
Deux cadreurs sont au plus près des acteurs, nous montrant d’immenses gros plans paradoxalement intimistes, des plans en noir et blanc ou en couleurs qui magnifient le jeu des comédiens.

Ces gros plans deviennent véritablement prépondérants et indispensables, apportant une foule d’informations et d’émotions aux spectateurs que nous sommes.


De plus, les micros dissimulés ne gênent à aucun moment : les grandes images contrastent habilement avec des chuchotements ou des dialogues dits à voix basse.
Ou quand le cinéma vient augmenter le théâtre. Le théâtre 2.0 ?

Très grosse production, donc. Je pense qu’il faut pas moins de cinq gros vidéo-projecteurs asservis pour mener à bien ces explorations visuelles, permettant aux images de suivre leur écran qui se déplace. C’est bluffant !

Mais ne nous y trompons pas : toute cette virtuosité et toute cette technique ne sont qu’au service de la pièce. Ce sont uniquement des outils destinés à servir Tchekhov.

Pour s’en convaincre, il n’est qu’à se pencher sur le thème de la nature, omniprésent dans le texte.

Ce sont les images filmées qui se chargent de nous transporter sur la berge du fameux lac.
Avec une mise en abyme visuelle : un cadreur filme par moments un écran télé sur lequel est diffusée une vidéo assez sombre de ce lac. Le tout est retransmis devant nous sur les grands pans sus-nommés.

Le rendu est très beau, avec un léger grain dans l’image.

 

Au delà de la forme, le fond.

La Mouette est souvent mise en scène sous l’angle du drame de Treplev qui meurt d’avoir définitivement perdu Nina, ou bien du même Treplev qui ne parvient pas à être l’artiste qu’il souhaitait devenir.

Ici, Cyril Teste a opté pour approche psychanalytique du complexe d’Œdipe.

Le Konstantin sera amoureux de sa mère, jalousant ainsi Trigorine. L’approche fonctionne parfaitement.

Le duo Mathias Labelle et Olivia Corsini est ce duo-là.
Les deux sont parfaits en héros tchékhoviens, Mathias Labelle à la fois tout en retenue mais également d’une sauvagerie magnifique, Melle Corsini particulièrement émouvante et inspirée dans ce rôle de comédienne imposante.


Liza Lapert interprète quant à elle une brillante Nina. La comédienne confère au rôle une dimension ambivalente, faite de douceur intime et de force contenue. Le personnage devient très poignant.

Xavier Maly est un Dorn à la fois espiègle et philosophe. La composition du comédien est elle aussi épatante.

Cyril Teste a opté pour la traduction de Olivier Cadiot, celle qui avait également reçu les faveurs de Thomas Ostermeir à l'Odéon, un texte très contemporain, qui appelle un chat un chat.

J’ai beaucoup ri lors de l’histoire des deux nouvelles, l’une bonne, l’autre nouvelle. Bien entendu, ne comptez pas sur moi pour vous dévoiler la chute...

Les musiques de Nihil Bordures, co-fondateur du collectif MxM, faites de nappes de cordes sourdes, assez austères apportent une profondeur supplémentaire à cette entreprise artistique.

 

Ainsi donc, Cyril Teste persiste et signe, en poursuivant ses recherches techniques et visuelles afin de nous passionner par son théâtre « augmenté ».
Il continue avec bonheur et succès de développer une nouvelle grammaire et une nouvelle écriture théâtrales.
Ne manquez pas cette Mouette. C’est un autre spectacle incontournable de ce printemps.

© Photo Simon Gosselin

© Photo Simon Gosselin

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