Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

[Reprise] Le sourire au pied de l'échelle

© Photo Vincent Pontet -

© Photo Vincent Pontet -

A partir du 30 mars prochain, l'immense Denis Lavant retrouve le chemin de la piste circulaire, avec cette reprise du Sourire au pied de l'échelle, au Cirque électrique, porte des Lilas.

Voici ce que j'écrivais voici un peu plus de deux années, à la création de cette magnifique adaptation du roman de Henry Miller par Ivan Morane, mise en scène par Bénédicte Nécaille.

Allez voir et revoir Monsieur Denis !

--------------------

Attention : avis de spectacle Force 10 sur l'échelle de Miller !


Le sourire au pied de l'échelle était le texte préféré de Henry Miller, parmi tous ceux qu'il a écrits.
Il s'agissait d'une commande de Fernand Léger, pour illustrer de façon littéraire le monde du cirque, en référence à Seurat, Miro...


Miller va faire beaucoup plus. Il a écrit un conte philosophique.

Certes, il nous parle de clowns, de la façon que peut avoir un clown d'appréhender son métier et son art, mais il nous renvoie surtout à nous-mêmes, à l'image que nous pouvons avoir de l'Artiste, et du rapport que nous entretenons avec l'Art en général et le spectacle en particulier.


Mais comment se fait-il que ce texte soit aussi peu connu ?
Mais quelle bonne idée a eue Ivan Morane de l'adapter pour le théâtre, en passant notamment du « il » narratif de l'auteur, au « je » déclaratif du comédien.


Et puis surtout, il faut saluer Bénédicte Nécaille, dont c'est la première mise en scène, pour avoir immédiatement pensé à Denis Lavant pour interpréter cet Auguste !


Auguste. Un clown. L'un des plus célèbres. Un être solaire.
Il n'en peut plus, Auguste. Marre de son métier, marre de faire rire, marre de perdre son identité propre tous les soirs.
Il arrête tout. Il abandonne son maquillage. Pour recommencer à zéro.


Et voici qu'il croise la route de l'un de ces petits cirques de campagne. Sans le reconnaître, et pour cause, on l'embauche à nettoyer la piste, à nourrir les animaux, à ranger les accessoires...
Quand un soir, Antoine, le clown minable maison, tombe malade. Alors...
Et non, je ne continuerai pas plus avant le résumé de l'histoire. A vous de venir découvrir.


Comment ne pas se prendre à penser qu'Henry Miller a écrit cette œuvre en imaginant qu'un jour Denis Lavant interpréterait Auguste ?
Une nouvelle fois, les qualificatifs viennent à manquer pour évoquer son travail.

Une nouvelle fois le comédien est sidérant, captivant, époustouflant. Bouleversant !


Son Auguste, à qui il confère une profonde humanité, est une icône, une métaphore, une incarnation de tous les clowns. On pense évidemment à Chaplin, à Grock...


Mais pas seulement. Nous sommes là-encore bien au delà.
A travers son personnage, Lavant incarne avec une stupéfiante humanité la figure même de l'Artiste confronté à son métier et à sa fonction au sein même de la Société.


Miller l'écrit : « Auguste, lui, tout en restant un homme, était forcé de devenir quelque chose de plus ».
Cette chose de plus, Denis Lavant nous la démontre de façon merveilleuse, nous la fait ressentir, nous la fait presque toucher du doigt.


Toute l'ambiguïté du comédien est là, le contrat implicite qui lie le spectateur à l'artiste est mis en évidence de façon lumineuse.
Lavant ne joue pas. Nous sommes bien au-delà.
Il incarne purement et simplement ce mystère qui fait qu'un homme (ou une femme) renvoie à leur propre image tous les spectateurs d'une salle. N'est-ce pas au final nous-mêmes que nous applaudissons, à travers le filtre de l'acteur ?


La scénographie, les lumières d'Ivan Morane, et la mise en scène de Bénédicte Nécaille empruntent judicieusement aux codes du cirque : le personnage qui joue de multiples instruments, ses déplacements, ses facéties, le blanc et le rouge du maquillage, mais également les bords de pistes un peu défraîchis, le rond de lumière généré par le projecteur de poursuite...


Le cercle sera omniprésent. Y compris dans la résolution de la pièce.
La boucle sera bouclée, devant cette fameuse échelle, cet instrument de verticalité, qui permet de descendre, mais aussi de monter, transformant le cercle en spirale.
Et de monter vers l'infini. Vers les étoiles.


Ces petites étoiles qui brillaient dans mes yeux, dès le noir final.

Ne manquez vraiment pas cette leçon de théâtre !

Ils sont finalement très rares, ces moments d'une telle communion, d'un tel transport devant un texte, une mise en scène, et devant un comédien.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article