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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Mon fils

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Un père et manques…

Tu quoque fili…

Une voix s’élève derrière un rideau blanc, alors que Pierre Lefrançois arrive en toute hâte du fond de la salle.

Cette voix, c’est celle de maître André Dubourg, notaire à Lisieux.
Un notaire qui va délivrer un stupéfiant message : il annonce la mort de Srul Sheinaog, alias Jacques Duflot.

Le père de M. Lefrançois.
Un père qu’il n’a pas revu depuis quarante-trois ans, suite à une brutale séparation, le jour de l’anniversaire de ses dix-sept ans.

Autre chose : ce père disparu de la circulation est juif.

Tel est le point de départ de cette pièce écrite, mise en scène et co-interprétée par Erwan Szejnok-Zamor.
Erwan Szejnok-Zamor, le petit-fils d’un homme passé au travers des rafles en 1942, un homme qui a perdu toute sa famille dans les camps que l’on sait, jusqu’ à se retrouver le dernier à en porter le nom.

Dans ce texte passionnant, mêlant le vrai de la réalité familiale à l’imagination de la fiction, il va nous faire partager son positionnement de descendant de troisième génération.

Comme pour nous dire le besoin de nous faire partager le fait d’être dépositaire de cette histoire-là.

Un fils qui doit veiller le corps paternel lors d’une veillée funèbre.

Un fils et un père qui grâce à un artifice théâtral vont pouvoir se parler pour la première fois depuis plus de quarante ans.
Un fils et un père qui vont devoir chacun faire un bout de chemin l’un vers l’autre, pour se comprendre.

Un fils qui pourra faire le deuil d’un père qui fut absent.

Le sujet est délicat, de ceux qui pourraient vite déraper dans un pathos de mauvais aloi.
Ici, ce n’est absolument pas le cas. Avec beaucoup de pudeur, d’émotion juste, mais aussi d’humour, nous est racontée l’histoire de ces deux hommes, qui démarre de l’intime pour aller à l’universel.

 

© Droits réservés Fabienne Rappeneau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Srul-Jacques, c’est donc l’auteur.
Pierre est interprété par Jean-Philippe Bêche, bien connu des fidèles lecteurs de ce site.

Ce qui saute immédiatement aux yeux, c’est l’apparence des deux personnages, complètement à l’opposée l’une de l’autre.

Le fils a un look très « belmondien », Jean-Philippe Bêche ayant opté pour le fameux triptyque jeans / blouson de cuir noir sur t-shirt blanc.

Le père quant lui fait penser à l’immense Popeck, petite veste sur gilet chemise-cravate, et surtout un petit chapeau à la drôle de forme.

Le duo Bêche/ Szejnok-Zamor va fonctionner à la perfection.

On croit tout à fait et instantanément aux deux personnages. Ces deux-là incarnent avec une irréprochable justesse ces deux personnages aussi attachants l’un que l’autre.

Ils nous font partir d’un grand contraste physique et psychologique pour faire subtilement évoluer les deux perceptions.


Jean-Philippe Bêche parvient de façon épatante à nous montrer l’évolution de son Pierre, qui part de très loin, qualifiant son père d’« Hébreu » (la scène est drôle, tout comme celle du saucisson-jambon. Et non, vous n’en saurez pas plus…).
Une kippa symbolisera de bien belle manière cette évolution-là.

Des scènes comportant beaucoup d’émotion juste nous attendent. Durant ces beaux moments, nous n’en menons pas large. Les deux comédiens sont alors bouleversants.

Cette pièce comporte une autre vertu, et qui mérite d’être vraiment soulignée, par les temps qui courent.

Erwan Szejnok-Zamor nous parle également de religion.
Et ce, de façon lucide et humaniste.

Je me suis parfaitement retrouvé dans son positionnement, moi l’athée complet mais qui ai compris pourquoi il était nécessaire de porter une kippa en pénétrant dans la synagogue et le cimetière de Cracovie.

Le judaïsme qu’il évoque est un judaïsme « au sens large », nous dit-il, une religion de tolérance.
D’ailleurs, son personnage nous le dit : « j’ai été juif et ceci… sans être religieux ».
Il est question de la place de l’Homme, au milieu « d’un grand tout » (autre citation du texte), un Homme dont le positionnement personnel dépend aussi de racines.


Il nous parlera des racines notamment grâce à sa clarinette, dont il tirera un magnifique morceau, nous renvoyant aux racines ashkénazes et au Yiddish, cette langue anéantie par les nazis, qui n’est plus parlée que par quelques rares communautés et un tout petit nombre d’« universitaires poussiéreux », pour reprendre l’expression de Jacques Fredj, le directeur du Mémorial de la Shoah.
 

Erwan Szejnok-Zamor est également très lucide sur le pathétique positionnement polonais lors de la terrible période qui a privé son grand-père des membres de sa famille. (Je rappelle d'ailleurs au passage que vous ne pouvez pas visiter le site d'Auschwitz sans un guide "officiel polonais" qui délivre "la bonne parole", même si vous y allez comme ce fut toujours mon cas avec Tal Bruttman, l'historien universitaire français spécialiste incontesté du terrible sujet. Je referme cette autre parenthèse...)

Je n’aurai garde d’oublier de mentionner les très beaux tableaux graphiques de Marion Ducasse et Maxime Richard, projetés au lointain, et qui illustrent de bien belle et bouleversante manière l’un des épisodes les plus sombres de notre histoire.

Vous l’aurez compris, j’ai assisté à un très beau moment de théâtre, que je vous conseille vivement. L'un de ceux qui vous interpellent en tant qu'individu appartenant à la fraternité humaine.
Vous aussi, allez faire le chemin.

© Droits réservés Fabienne Rappeneau

 

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