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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Une mort dans la famille

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Ashes to ashes. But not funk to funky…

La mort. Omniprésente dans cette famille privée du père et mari décédé. L’urne funéraire est posée sur un buffet.
Une mère qui se débrouille comme elle peut, (la toujours formidable Catherine Vinatier) faisant bouillir à elle seule la marmite, un ado rebelle, frondeur, et une petite sœur qui prend le même chemin.

Et puis la grand-mère, qui revient d’un EHPAD dans lequel elle ne supportait plus de résider.
Et pourtant, va se poser pour elle la question de la fin de vie.

Elle ne peut rester seule au domicile familial, elle va devoir intégrer un autre EHPAD un peu plus « haut de gamme » et donc plus onéreux.

Avec cette pièce, Alexander Zeldin nous montre ce que nous ne voyons jamais, ce que la société se refuse à voir : la vie dans un établissement dans lequel les résidents terminent leur existence.

Sans pathos inutile et de mauvais aloi, mais avec un réalisme parfois terrifiant.

L’artiste associé du théâtre de l’Odéon va nous dépeindre avec ce réalisme à couper le souffle ainsi qu’une écriture acérée et sans concession cet endroit caché des yeux du monde.

Un endroit dans lequel on retire leur humanité à ces personnes âgées, les transformant plus ou moins consciemment en espèce de grands et vieux nourrissons aux cheveux blancs.

Un endroit dont l’actualité on ne peut plus récente nous rappelle l’existence et les scandaleux abus.
Si une société se juge à sa manière de traiter ses vieux, ses aînés, alors la nôtre, de société, n’est vraiment pas terrible et ne vaut pas grand-chose.

« Bienvenue » donc dans la résidence Les cèdres.

Durant le spectacle, le public est éclairé. Une partie des spectateurs est assise en arc-de-cercle, pratiquement sur le plateau, avec les mêmes fauteuils que les pensionnaires de cet EHPAD. Serions-nous nous aussi des pensionnaires ?

Le parti-pris dramaturgique est fort judicieux.

L’admirable Marie-Christine Barrault est cette grande-mère qui devient résidente de cet établissement, et qui va faire la connaissance de ses voisins-voisines de chambres, de réfectoire et de salle commune.

En compagnie des autres acteurs, elle va nous bouleverser, nous glacer, nous sidérer, nous renvoyer un miroir de notre monde, par moment insoutenable au possible.
Par les yeux de son personnage, nous découvrons, nous prenons conscience, nous sommes confrontés à cette réalité de la fin de l’existence, souvent insoutenable, parfois volontairement ou pas génératrice de sourires.

La comédienne, avec ses magnifiques cheveux blancs, de plus en plus détachés au fur et à mesure que les deux heures et dix minutes s’écoulent, comme un symbole, la comédienne nous incarne, purement et simplement.
Cette grand-mère, c’est nous autres, frères et sœurs humains, ou ce sera nous autres, dans des temps à venir.

Alexander Zeldin, dans sa vision sociale du théâtre, réunit des comédiens professionnels avec des amateurs, âgés de plus de quatre-vingts ans.
Cette rencontre et cette mixité vont eux aussi contribuer à l’extraordinaire réalisme-témoignage de ce spectacle.

Toutes ces personnes, ce sont nos parents, nos grands parents.
Et puis, je me répète, il le faut, on ne peut s’empêche de se projeter : ces résidents, et si nous étions à leur place, dans un futur plus ou moins proche ?

La merveilleuse Annie Mercier est une autre pensionnaire.

De sa voix grave, rocailleuse, elle incarne cette femme forte en gueule, au verbe haut.

Mais seule. Terriblement seule.

Elle nous fait rire, Melle Mercier, mais bien entendu, les rires que l’on entend sont bien vite ravalés : nous, dans le public, on se rend compte très vite du pourquoi et du comment de ces rires, et une certaine gêne ne peut que se manifester.

Thierry Bosc campe également de façon magnifique cet homme âgé probablement atteint de pathologie dégénérative, lui aussi définitivement seul, ayant besoin de se souvenir, de retrouver le contact avec le corps de l’être qu’il aima naguère.

Les corps vieillis seront montrés, dans leur nudité, celle que nous ne voyons jamais.

Des corps pour autant magnifiques, eux aussi bouleversants, qui nous rappellent encore une fois notre humanité.

Des corps qui existent ! Dans notre société, il n’y a pas que les jeunes mannequins filiformes !

Alexander Zeldin ne nous cache décidément rien, et c’est tant mieux.

Nicole Dogué et Karidja Touré incarnent deux membres du personnel.

Les deux comédiennes sont elles-aussi épatantes, à jouer le rôle de ces deux personnages qui font de leur mieux, pleines de bonne volonté et de compassion, animant des « ateliers d’expression orale », ou des fêtes où elles coiffent les aînés de petits chapeaux pointus en carton.

Et puis la mort.

Dans sa démarche de totale vérité, Alexander Zeldin nous montre aussi de façon dramatique et poétique la disparition.

Au cours d’une douzaine de scènes, séparées par des noirs-plateaux aux nappes musicales synthétiques assourdissantes, durant lesquels le décor hyper-réaliste est changé (nous comprendrons comment à la toute fin, le metteur en scène rend ainsi hommage aux techniciens de la salle), rien ne nous est caché.

Même si parfois ce que nous voyons est difficile à supporter émotionnellement (j’ai eu parfois les larmes aux yeux), même si le sujet est de ceux qui peuvent rebuter, voire effrayer, il faut absolument assister à ce spectacle-vérité, à ces deux cent-trente minutes qui nous confrontent à un quotidien souvent pitoyable.

C’est une entreprise artistique primordiale, nécessaire, qui raconte une réalité sociale et sociologique dramatique, souvent insupportable, sans pour autant ne jamais oublier les codes théâtraux.

Un spectacle coup-de poing qui nous questionne toutes et tous sur la fin de vie, celle de nos proches et la nôtre, ainsi que ces endroits que bien souvent l’on a raison de qualifier de mouroirs.

Un moment de théâtre incontournable.

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