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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Après le chaos

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Au lointain, deux écrans.
La neige vidéo qui scintille. Et puis qui se teinte de rouge. Progressivement. Inexorablement.

« Pas lui ! »

Deux mots terribles, succédant à quatre tout aussi horribles : « Votre fils est mort... »

Six mots que personne ne devrait avoir à entendre.

Et surtout pas une mère.

Cette mère qui se présente à nous. Pieds nus.

Cette maman va nous raconter. Dans un premier temps pour nous dire les faits. Rien que les faits.

Elle va devoir affronter une épouvantable information, qu’une policière lui annonce sans ménagement.

Son fils est décédé, suite à un attentat terroriste. Dix-neuf jeunes vies fauchées, sans compter les blessés.

Le chaos, donc. Et ce qui va suivre après.

Avec dans un premier temps des questions de plus en plus insistantes et orientées de la policière.

La maman se doutait-elle de quelque chose ? Savait-elle où allait son fils ? Ce fils tilisait-il assidument Internet ?

Jusqu'à ce qu'elle comprenne enfin.

Et nous aussi.

Celui qui a appuyé sur la queue de détente de son arme automatique, provoquant cette tuerie de masse, c’est son fils.

Dans ce texte bouleversant et par certains égards éprouvant, au sens premier du terme à savoir le partage d'une épreuve, la dramaturge et pédagogue du théâtre Elisabeth Gentet-Ravasco nous fait réfléchir à toute une série de questions, à commencer par la première, la plus importante de toutes : interroger le positionnement d’une mère face à l’indicible, à savoir découvrir que son enfant a été un monstre.

Ce faisant, l’auteur nous livre une implacable et intense dissection psychologique d’un personnage qui voit le monde qui l’entoure s’écrouler, sans y avoir été préparée, sans avoir soupçonné quoi que ce soit, sans imaginer qu’en sortant de la maison son enfant allait semer la mort.

Y compris la sienne.

La sidération, le refus, l’anéantissement puis la culpabilité, l’introspection pour tenter de comprendre, mais aussi le dégoût face à une certaine presse, et surtout face au rejet, aux insultes et autres menaces de voisins ou d’inconnus.

Tellement facile de rejeter sur elle la faute !
Autant de sentiments on ne peut plus forts qui vont nous être énoncés, ainsi qu’une succession de faits, comme une suite implacable de défis à surmonter.

Mais comment surmonter l’insurmontable ? Et d’ailleurs, peut-on le surmonter ?

Jusqu’au dénouement. Que je vous laisse découvrir. Cette maman a un mari et d’autres enfants.

Véronique Augereau est cette femme à jamais meurtrie.

Mise en scène par Stéphane Daurat, dont j’avais énormément apprécié le diptyque à l’Essaion, la comédienne est purement et simplement admirable.

Toujours dans une irréprochable justesse, sans jamais pousser le curseur trop loin, sans pathos de mauvais aloi, elle est bouleversante à nous faire partager les émotions de son personnage.

Dès ses premiers mots, il est impossible de se détourner de ce qu’elle nous dit.

Dans une magnifique démarche de vérité, elle incarne cette femme anéantie qui se pose quantité de questions.

Oui, son personnage est pieds nus, comme pour nous rappeler l’humanité qui nous relie à elle, comme pour nous dire que nous pourrions peut-être nous trouver à sa place.

Stéphane Daurat a bien compris qu’il était nécessaire de se situer dans une recherche de simplicité et d’intense rigueur.

Ici, pas d’effets, pas de faux-semblants.

De manière à laisser beaucoup de place au public afin qu’il puisse ressentir ses propres émotions.

Mademoiselle Augereau évolue devant ces deux grands lés blancs sur lesquels sont projetés les images cotonneuses, mouvantes de Fanny-Gaëlle GEnte. Un monde devenu à jamais brumeux et abstrait.

Le groupe Avant l’aube signe une belle création musicale à l’image de ces projections.

La voix éthérée de Laurence-Pauline Boileau, interprétant un douloureux et très beau stabat mater, des bruits sourds et répétitifs formant une douloureuse pulsation, des nappes de cordes synthétiques souvent sombres, autant de beaux moments musicaux qui viennent ponctuer le texte. C’est également un spectacle qui s’écoute intensément.

Il faut également saluer les belles lumières de Sébastien Vergnaud, douces ou plus crues selon les moments du texte.

Il faudra beaucoup de temps pour revenir à nous, comédienne comme spectateurs, une fois le noir final tombé.

Parce que nous sommes tous allés très loin en nous-mêmes. Parce que cette tragédie est universelle.

Chaque parent ne pourrait-il pas se retrouver à la place de cette mère ?

Voici donc un poignant et bouleversant spectacle, l’un de ceux dont personne ne peut sortir indemne.

Le théâtre sert aussi à cela...

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