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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

ROYAN - La professeure de Français

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Ouvrez ouvrez la cage aux grands maux…

La cage, celle de l’escalier de cet immeuble, dans laquelle pénètre une femme.

Trench coat, chemisier blanc, pantalon à pinces, petits mocassins. Un cartable de cuir dans une main, un sac de papier kraft dans l’autre

La cage mentale de cette femme, également.

 

Une prof.

Elle relève son courrier dans la boîte aux lettres, et soudain se fige.

Deux personnes l’attendent sur son palier, quelques étages plus hauts. Deux personnes qu’elle ne veut surtout pas rencontrer.

Deux personnes qu’elle a tout mis en œuvre pour les fuir, jusqu’à cet instant-même.

Les parents de Daniella, son élève victime de harcèlement, et qui s’est suicidée voici un mois en se défenestrant.

Un père et une mère qui cherchent des explications.

Daniella, qu’en tant que professeure, elle n’a pas su, pas pu, pas voulu aider lorsqu’il en était encore temps.

Pour autant, elle va s’adresser à ces trois figures absentes de la scène, mais ô combien présentes dans l’esprit de cette professeure de Français.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tel est le point de départ de ce monologue, issu de volontés multiples.

Celle de Nicole Garcia, qui voulait retourner sur les planches, avec un texte contemporain.

Celle de Frédéric-Bélier Garcia, qui souhaitait travailler à nouveau avec Marie Ndiaye, au cours d’une quatrième rencontre artistique.

Celle de Marie Ndiaye elle-même, très intéressée de bâtir une fiction autour de Melle Garcia, et qui lui a proposé de choisir quelques mots : solitude, trahison, souvenir…

 

Une nouvelle fois, l’auteure, de sa plume intense et implacable, s’empare d’un sujet de société très actuel, en nous présentant un fulgurant et magnifique portrait de femme.

Nous allons assister à une vertigineuse introspection, une plongée quasi psychanalytique dans les domaines du conscient ou inconscient de cette femme.

Ce suicide la renvoie à son propre vécu, à ses propres dilemmes, à ses propres démons.

Ici, une certaine libération de la parole va faire en sorte de dresser par petites touches ce portrait fait d’images passées, de « confessions » et surtout de justifications.

Ce drame lui fait également revivre son propre parcours, d’Oran à Royan, un parcours qu’elle tente de nous reconstituer.

Cette parole adressée à un père et une mère sonne comme une Déploration mystique, qui, comme une sorte de prière profane, permettrait ainsi à l’âme de son élève de trouver la paix.

Une vraie lucidité, une vraie volonté de se livrer émane de ce magnifique personnage.

« Je ne suis pas une femme aimante. Ni une femme aimée », dit-elle à distance et sans les voir ni les regarder aux deux parents, et donc à nous autres spectateurs.

 

Elle pénètre côté jardin, dans la très belle scénographie de Jacques Gabel, qui a su faire de cet espace fermé et réduit qu’est une cage d’escalier un univers très ouvert aux dires et aux déplacements.

Une voix ! Et quelle voix !

A nulle autre pareille, immédiatement reconnaissable entre toutes.

Une voix grave, un peu éraillée, au débit assez rapide.

Celle de Nicole Garcia qui va incarner de façon puissante, saisissante, viscérale cette femme que ce drame oblige à plonger en elle-même.

Elle va purement et simplement nous sidérer. Au sens noble du terme.

Seule une immense comédienne peut se confronter à un tel texte, à un tel flot flamboyant de phrases et de circonvolutions narratives.

Melle Garcia réussit de façon magistrale à incarner par ce jeu de miroirs cette sorte d’étrange folie issue d’une perception on ne peut plus juste et clairvoyante de la terrible réalité.

 

La comédienne est bouleversante dans ce rôle qui met en lumière les pensées les plus intenses et complexes du personnage, son théâtre intérieur, et qui fait en sorte de nous confronter à notre propre mode de fonctionnement.

Il est impossible à un moment ou à un autre de nous projeter dans ce personnage.

Frédéric Bélier-Garcia a parfaitement réussi à mettre en scène sa maman, lui permettant de dire certes ce qu’elle a à dire, mais de la mettre pleinement en valeur dans ce grand espace scénique qu’est le plateau de l’Espace Cardin.

Cette espèce de périmètre de moquette orange est investie de façon très judicieuse.

Un autre parti-pris a été subtilement choisi, et que l’on rencontre de moins en moins dans les théâtres : un projecteur de poursuite souligne délicatement (on n’est tout de même pas au music-hall) les déplacements de la comédienne.

Ceci renforce cette impression de puissance verbale et narrative, soulignant la spécifique entreprise mentale que s’est fixé son personnage.

 

Dès le premier salut, une véritable ovation accueille Nicole Garcia, les « Bravo ! » fusent.

Quoi de plus mérité !

J’ai assisté hier à une magnifique et intense leçon de théâtre !

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