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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Rhoda Scott en concert au Sunset-Sunside

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Amour, délice et orgue !

Dans le cadre des quarante ans du célèbre club de jazz parisien qu’est le Sunset-Sunside, la légende de l’orgue Hammond qu’est Rhoda Scott s’était proposée de nous faire franchir délicieusement et avec beaucoup d’amour la nouvelle année.

A ses côtés, pour compléter son Lady Quartet, les saxophonistes Lisa Cat-Berro et Sophie Alour.
Et puis… Thomas Derouineau à la batterie, remplaçant aux pieds et aux mains levés Julie Saury.

Au programme, des compositions tirées du prochain album à paraître début janvier, mais également un joli lot de surprises.

Les quatre musiciens montent sur la scène de la cave voûtée, et sans plus attendre, voici le rituel que tous les fans de Miss Scott attendent.
Elle se déchausse et pieds nus s’installe aux deux claviers et au pédalier de son imposant B3.

La « barefoot lady » règle les tirettes harmoniques de son instrument, en vérifie les pré-réglages et les presets. Tout peut commencer.

 

© Photo Y.P.


Le premier titre sera City of the Rising sun, première composition de l’album cité plus haut.
Immédiatement, un groove puissant, profond s’installe.
Une intense complicité entre les quatre artistes est elle aussi immédiatement palpable.

La rythmique basse (assurée évidemment au pédalier par l’organiste aux pieds nus)-batterie ne laisse personne de marbre. Bien qu’assis, les spectateurs commencent à bouger. Impossible de faire autrement.

Après que les deux demoiselles saxophonistes aient interprété le thème, Lisa Cat-Berro entame le premier solo de la soirée.
Spécialiste française incontestée de l’alto, avec des musiciens comme Pierrick Pedron ou Géraldine Laurent, elle nous démontre s’il en était encore besoin tout son talent et tout son savoir-faire, jamais gratuits, au service du plus grand lyrisme.
A noter que ce soir, elle a été promue chef d’orchestre. Avec beaucoup d’humour, elle confessera qu’elle n’en a pas l’habitude.

Et puis voici le premier solo tant attendu de Rhoda Scott.
La demoiselle de 83 ans est toujours aussi impressionnante de virtuosité et de technique.
Celle qui commença sa carrière à huit ans dans les petites églises du New Jersey tire toujours autant de sons vibrants et lumineux de son orgue.

Elle sait comme personne tirer le meilleur des possibilités techniques de l’instrument.

Le toucher de la grande dame est d’une incroyable précision, que ce soit dans les délicats déliés mélodiques, ou les puissants accords caractéristiques, magnifiés par le rotor de la cabine Leslie.

Il y a quelque chose de félin dans sa façon de caresser les touches des deux claviers, avec délicatesse et sensualité, sans oublier des « coups de pattes » enfiévrés qui ravissent les aficionados.
Tout en nuances, en délicatesse et en finesse, Miss Scott est véritablement impressionnante.

Les titres s’enchaînent pour le plus grand plaisir de tous.

La patronne surveille sa montre.
A minuit précises, elle entame la petite chanson de rigueur « Ce n’est qu’un au-revoir... », une tradition américaine. Nous en France, "nous avons le champagne", nous dit-elle avec beaucoup d’humour. (Un humour qui transpercera également dans ses petites interventions parlées et très drôles, entre deux morceaux.)

 

© Photo Y.P.


Et puis voici venir le magnifique « I wanna move », une composition de Sophie Alour.
Une autre musicienne importante, désormais incontournable de la scène jazz européenne.

Mademoiselle Alour est elle aussi impressionnante.
Elle allie une immense et irréprochable virtuosité technique à une grande sensibilité de tous les instants.
Les notes se succèdent rapidement, certes, mais jamais la technique n’est là uniquement pour la technique. Son discours musical, clair, concis, limpide et souvent bouleversant procure beaucoup d’émotions.

Aux moments les plus intenses de ses soli, Sophie Alour nous prouve en plissant des yeux la grande difficulté de certains passages joués.

Elle mettra en œuvre à un certain moment un growl saisissant, à tel point que Rhoda Scott suivra des yeux avec grand intérêt sa cadette.

Et puis, ce sera au tour de Thomas Derouineau de se porter sur le devant du propos musical, avec un incroyable seul à seul avec ses fûts et ses cymbales.
Des fûts dont il varie la hauteur et le timbre en appuyant sur la peau avec l’une des deux baguettes. (un passage de son solo sur les cerclages métalliques est fascinant ! )
Des cymbales qu’il met à rude épreuve, notamment lorsqu’il en tord une pour obtenir là encore différentes hauteurs de son.

Je rappelle que cet excellent batteur et l’organiste se connaissent de longue date. C’est lui qui joue en duo avec elle sur l’album Movin’ blue.

Une exaltante version de « Moanin », composé par Bobby Timmons, à l’origine pour Art Blakey et les Jazz Messengers, va ravir le public du Sunset-Sunside.
Tout comme cette reprise de "Tom Thumb" d'un certain Wayne Shorter !
Là encore, la cohérence du groupe est manifeste, les quatre artistes s’amusent et prennent beaucoup de plaisir à jouer ensemble. C’est évident.

Vers une heure du matin, il faudra bien se quitter, avec un feu d’artifice musical, en l’occurrence le fameux « What’d I say » de Ray Charles. Nous sommes bien entendu mis à contribution pour les « Oh ! » et les « Ah ! » de la célèbre chanson.

Une standing-ovation on ne peut plus logique et méritée est ensuite réservée au groupe.
Durant ces deux heures, a régné comme un véritable état de grâce sur la scène du Sunset-Sunside.

Une grande Dame, entourée de trois jeunes et talentueux artistes, nous a envoûtés et charmés, nous faisant passer de 2021 à 2022 de la plus belle façon musicale qui soit.

Merci pour tout, Miss Scott !

 

 

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