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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

La vie invisible

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

La vie. La vue. La voix.

Ou plutôt les voix.
Celles de Thierry Sabatier et de son téléphone portable doté d’une application de synthèse vocale.

Oui, Thierry est mal voyant. Très mal voyant, même.

Il se plante devant nous, sa canne blanche à la main, de chaque côté de ses deux grands rideaux noirs.
Celui de sa cécité, et celui juste derrière lui, fermant pour le moment l’espace scénique.
Il se présente, sans pathos, mais avec beaucoup de lucidité, d’humour et d'auto-dérision.
Il nous dit la singulière genèse de ce spectacle, un spectacle dont la création finale diffère de celle envisagée les dramaturges Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix.


Le responsable de cette différence entre le projet de départ et son aboutissement ?
Lui. Thierry.

Le travail de Lorraine de Sagazan est en effet en très grande partie influencé par la question de la perception de la réalité.
Le réel. Avec une question qui en découle : la fiction peut-elle réparer le réel ?

Guillaume Poix et elle se sont donc demandé, de fil en aiguille, comment l’altération d’un sens, en l’occurrence celui de la vue, comment cette altération influençait le rapport à la réalité.
Ils ont donc mené leur enquête auprès d’un groupe de spectateurs non-voyants, avec toute une batterie de questions-items.

Et puis ils ont rencontré Thierry Sabatier.
La cinquantaine. Atteint dès l'enfance d’une inexorable maladie rétinienne conduisant irrémédiablement à la perte de la vue.

Il a raconté aux deux auteurs son expérience de spectateur.
La vision d’une pièce dont il ne se souvient ni du titre, ni de l’auteur, ni du nom des personnages.
Seule, le thème d’un couple qui se déchire lui restait en mémoire.
Cette pièce a pourtant littéralement transformé sa vie personnelle, et la construction de l'Homme qu'il est devenu.

Tout le propos du spectacle donné au Théâtre de la Ville est donc de se centrer autour des souvenirs de Thierry, et de sa perception de ce à quoi il a assisté, mais qu’il n’a pas pu voir avec ses yeux.

Nous allons assister au processus de reconstruction mémorielle, à partir de réminiscences d’une pièce inconnue.
« On ignorait alors où ça nous mènerait ! », nous confiera-t-il...

Sur le plateau, en plus de Thierry, deux personnages.
Elle et Lui. Un couple.
Une mère et un père, incarnés par Chloé Olivères et Romain Cottard.
Ce couple se déchire, donc. Et pas qu’un peu.

Une très grave scène de dispute d’anthologie. A la limite du soutenable, tellement les termes utilisés sont glaçants, prononcés pour faire mal. Très mal.
La barre est placée très haute pour le prochain auteur ayant l’idée d’écrire une scène d'engueulade.

Au fur et à mesure de cette reconstitution, Thierry Sabatier, qui joue son propre rôle, nous dit pourquoi cette dispute résonne si fort en lui.
Cette dispute concerne l’enfant du couple. Un enfant qui devient aveugle.
Cette dispute, c’est celle qu’ont eu les propres parents de Thierry. Je n’en dis pas plus.

De fil en aiguille, nous comprenons.
Et l’émotion nous saisit.

Bouleversante et intense.

Chloé Olivères et Romain Cottard sont les comédiens du théâtre dans le théâtre, sous le regard personnel et attentif de Thierry, qui ne les lâche pas.
Ce sont eux qui vont « tester » ce que pense avoir vu leur camarade de jeu.

Les deux sont impressionnants.
J’ai été sidéré par leur capacité à jouer ces souvenirs, puis, dans des ruptures étonnantes et magnifiques, à s’adresser au public, afin de « débriefer » an quelque sorte tout ce que nous venons de voir.

Le travail de jeu, certes, est épatant, mais également tout ce qui concerne les regards.
Il faut absolument pour les spectateurs ne pas passer à côté de la façon qu’ont ces trois-là de se regarder, chacun avec leurs propres moyens, surtout quand ils n’ont pas de texte.
C’est une dimension essentielle de tout le travail.
Il y a là toute une vérité qui perce, comme une métaphore de cette réalité perdue qu'on tente de se remémorer.

Et puis, la dernière scène.
Que je ne peux pas vous raconter, pour vous laisser la découvrir.
Une scène d’une bouleversante intensité, de celles que l’on n’oublie pas.
Une scène qui témoigne du plus grand des réels, justement.

 

Et Pergolèse de nous envoûter avec les merveilleuses volutes de son Stabat Mater...

Ne manquez pas ce fascinant et poignant spectacle.
Vous aussi applaudirez chaleureusement et en rythme les trois comédiens, une fois les lumières plateau et salle revenues, vous aussi les rappellerez de nombreuses fois.

 

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