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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

L'image

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Sonate en quatre mouvements pour une voix immédiatement identifiable.

Beckett. Osinski. Lavant.
Encore. Toujours. Et tant mieux !
Comme une évidence...

Un trio magnifique, un trio indispensable à la scène théâtrale.
Un trio dont les deux derniers membres sont au service inconditionnel du premier.

Si l’on évoque Samuel Beckett, il y a de fortes chances pour que l’on pense immédiatement à En attendant Godot, Oh les beaux jours !, ou encore Fin de Partie.

Jacques Osinski a eu la brillante idée de mettre en valeur quatre petits textes assez méconnus de Beckett, que leur éditeur américain qualifiait à juste titre d’« unabandoned works », des textes non-abandonnés.
Cachés, peut être, mais pas abandonnés.

L’auteur avait d’ailleurs tenu à ce que ces courts écrits soient publiés.

Le metteur en scène a donc choisi L’image, Au loin, Un oiseau et Plafond, qui ont ceci de commun de nous plonger dans la tête beckettienne et de nous faire partager cette idée de recherche de la Vérité.
Avec un grand V.

Cette vérité qui a tant de mal à cohabiter dans le crâne avec l’Imagination.
Avec un grand I.

Instants d’une vie, images précises racontées grâce à une phrase qui s’étend sur plus de dix pages dans le cadre du premier texte, moments fugaces qu’il faut fixer et reconstituer pour ne pas oublier, souvenirs de moments heureux, parfaits, sublimés.
Les mots servent à dire, décrire, mais ces mots ne peuvent s’empêcher d’être dérisoires au regard de cette Vérité-là.

Jacques Osinski va surtout être ici un chef d’orchestre, qui va diriger cette sonate pour une voix en quatre mouvements.

Et quelle voix !
Cette voix rocailleuse qui vous cueille dès les premiers mots, qui vous hypnotise et vous envoûte.

© Photo Pierre GROSBOIS


Le noir tombe sur le Paradis, cette salle du deuxième étage du Lucernaire.
Noir intégral. Pendant une bonne minute. C’est long, une minute de noir total.

Un projecteur s’allume très faiblement, à 10-15 % de sa puissance maximale.
Il est là.

Planté devant nous. Arrivé on ne sait d’où. Le cheveu un peu hirsute, comme à l’accoutumée.
Les mains rivées le long du corps, immobile, ce qui nous rappelle quelque chose…
Denis Lavant. L’Immense. Le seul. L’Unique.

A jardin, une servante. Aucun décor. Pourquoi faire, avec M. Lavant ?

Ses premières impressions en lisant ces quatre textes, l’ont renvoyé à des haïkus japonais.
D’un débit plutôt lent, il va nous dire les mots de l’auteur.

Nous allons assister à une véritable pièce de musique.

Le tempo : largo. Entre 40 et 60 à la noire.

Les phrases de Beckett, ce seront dans la bouche du comédien des traits mélodiques, avec des inflexions, des volutes, des arpèges, des triolets, toute une panoplie de figures harmoniques prononcées avec une magnifique précision, une subtile délicatesse et la plus grande des intensités.

Et puis cette partition comporte également des silences.
Des soupirs, des demi-soupirs, des demi-pauses parfois, qui sont tout aussi importants que les notes…

C’est un véritable bonheur que d’écouter ce que nous dit Denis Lavant, et la façon dont il nous le dit stupéfait et enchante une nouvelle fois le public.

Les quatre textes seront interprétés à plusieurs endroits du plateau, avec une source différente de lumière, et une position différente du comédien.
Je vous laisse évidemment découvrir la précision des déplacements et de la mise en scène, mais je tiens à saluer le magnifique et subtilement austère travail des lumières, que l’on doit à Catherine Verheyde.

 

Nous allons sourire également.
Dans ces écrits, Beckett se laisse parfois aller à un début de grivoiserie.

(J’en profite pour informer les Editions de Minuit que dans le le petit ouvrage L’image, à la page 16, le mot « bitte » ne doit prendre qu’un seul « t ». Il s’agit de celle d’un chien, pas de celle du quai d’amarrage...
Ai-je besoin de développer pour les lecteurs mâles l’infaillible moyen mnémotechnique pour se rappeler combien de « t » prend ce mot ? )

Au final, cette heure est tout simplement merveilleuse et fascinante.
Une nouvelle fois, Denis Lavant fait plus que nous dire durant une heure du Beckett.
Le comédien fait véritablement siens les mots de l’auteur, nous procurant cette troublante impression qu’on ne pourrait pas les dire autrement.

Une magistrale leçon. Encore une fois.

Ne manquez sous aucun prétexte les retrouvailles entre les trois membres de ce trio.
Beckett. Osinski. Lavant.

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