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L'homme qui dormait sous mon lit

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

La prime était presque parfaite !

Bienvenue en Nottie septentrionale, ce pays (apparemment) « dystopique » et parfait, où un étrange contrat social règne.
Accueillir chez soi un migrant vous rapporte une prime.
Une autre prime vous est versée si le migrant en question se suicide.
(Je précise à toutes fins utiles que ces deux primes sont défiscalisées…)

Mais attention, hein ! Dans ce pays-là, « on ne pousse pas les gens par la fenêtre. On les incite – nuance ! »

Pierre Notte poursuit pour notre plus grand bonheur son implacable travail d’auscultation de nos sociétés plus modernes les unes que les autres.

Ici, il va questionner ce qui se passe entre le versement des deux primes énoncées ci-dessus.
Et surtout, surtout, il va nous tendre un impitoyable miroir.

Celui de nos hontes et de nos lâchetés ordinaires, envers ces hommes et ces femmes qui ont tout quitté, pays, famille, proches, afin de tenter de trouver un ailleurs meilleur.
La honte de l’inertie, de l’impuissance, des bons sentiments aussi.
La lâcheté de nos excuses et de nos justifications.

La migration, oui, mais à condition qu’elle ne nous dérange pas, et surtout qu’elle se fonde dans notre moule de nantis occidentaux, qu’elle ne bouscule ni notre confort personnel, ni notre égoïsme, individuel ou collectif.

Le dramaturge l’avoue : cette pièce ce sera sa honte, également, cette d’où est partie l’écriture de la pièce. Notte est lucide. Plus que jamais.
Notte, celui qui appuie là où ça fait mal !

C’est un plateau magnifique qui nous attend, dans la salle Jean Tardieu du Rond-Point.
Une scène habillée d’une douce lumière parme, sans décor, avec matérialisés au sol grâce à un large gaffer différents espaces que nous apprendrons à identifier.

Et un tabouret.
Pas un tabouret de prolo. Non.
Un tabouret de piano, tout noir.

Nous allons faire la connaissance de trois personnages ô combien hauts en couleur.

Un migrant. Celle qui "l’accueille". Et une étrange médiatrice.

Durant une heure et demi, ces trois personnages, qui vont se livrer à une véritable guerre de tous les instants, ces trois personnages vont provoquer notre hilarité.

Même si parfois, souvent, l’humour noir, très noir, de la pièce nous fait rire bien jaune.

Une guerre des mots, une guérilla des propos, un conflit des situations, .

Trois magnifiques comédiens vont nous dire les mots de l’auteur-metteur en scène.
Ce trio infernal ne va pas ménager sa peine pour incarner les protagonistes de cette joute verbale tripartite, qui confine parfois au plus jubilatoire des surréalismes.

Trois comédiens-danseurs, également, qui esquissent chacun à sa façon des pas et des figures chorégraphiques épatantes.
Nous comprendrons, nous verrons pourquoi la danse et la musique ont une si grande importance.

Muriel Gaudin, qu’on peut désormais qualifier de comédienne assidue, voire fétiche du dramaturge, Muriel Gaudin incarne de façon formidable cette bourgeoise obligée d’accueillir sous son toit cet exilé involontaire.

Sa composition d’une horrible mégère, rêche, mauvaise, méchante, raciste par petites touches plus ou moins assumées, sa composition est lumineuse.
De da voix de mezzo, elle nous régale dans ses envolées de colère ou de désespoir.

Dans l’autre coin du ring, Clyde Yeguete est épatant lui aussi en migrant « confiné » dans cet appartement.
Lui aussi nous fait beaucoup rire, notamment parce que le personnage parle un Français irréprochable, n’hésitant pas à reprendre à chaque fois qu’il le peut celle qui « l’héberge ».
Ses imparfaits du subjonctifs sont jouissifs.

Et puis, il y a Silvie (deux i) Laguna (comme la voiture)…
L’hilarante Silvie Laguna qui interprète le rôle de la modératrice de ce couple improbable.

Oui, hilarante. Vraiment.
Pince sans rire, austère, empêtrée dans ses tentatives de médiation qui ne sont en fait que des conseils pour arriver au pire, irrésistible dans sa tentative d’histoire drôle dans le désert, elle est véritablement formidable.

Elle fait même rire Muriel Gaudin, qui forcément connaît pourtant la pièce, lorsque celle-ci la regarde attentivement, assise à cour hors du plateau, attendant d’y revenir.

Pierre Notte (qui signe également la musique de la pièce au moyen de trois nappes de cordes synthétiques), Pierre Notte dirige ces trois-là avec une grande précision, avec une maîtrise totale de la distance physique et verbale qui peut séparer deux, voire trois personnages.
Nous assistons à une véritable chorégraphie, qui tranche sur le propos « guerrier » général. Ce décalage est épatant.

Et la fin, me direz-vous ?
L’auteur est un optimiste invétéré, qui veut croire en ses prochaines et prochains. Et je n’en dirai pas plus.

Il faut vraiment aller voir ce brillant et ô combien intelligent spectacle !
Une pièce de Notte, quoi…


Sinon, dans le public, les amateurs de chicorée soluble se régalent !

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