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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Une vie

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

La vie en prose.
Une vie, qu’elle a transformée en spectacle de théâtre très réussi.

Elle, c’est Véronique Boutonnet, qui nous attend allongée sur un tapis, devant un fin rideau de gaze flottant grâce à une douce brise.
Une femme qui lit ce premier roman de Guy de Maupassant, publié en 1833.

Une mère qui ne tarde pas à être rejointe par son grand fils.
Deux grands voyageurs, probablement, si l’on en croit cette malle côté cour, et leurs très jolis costumes orientalisants.

Deux personnages qui vont entreprendre, peut-être par désœuvrement dans leur hôtel, mais surtout par passion commune, de nous dire leur vision de cet ouvrage qui inaugurait bien du pessimisme et du fatalisme du futur auteur de Bel-Ami.

Mis en scène avec une grande intelligence par Richard Arselin, qui tire subtilement parti de la salle voûtée de l’Essaion, Melle Boutonnet et Victor Duez nous racontent cette vie-là.

La vie de Jeanne, mariée à 17 ans à Julien, le vicomte de Lamare, qui n’aura de cesse de la tromper, et ce, dès son retour de voyage de noces.
Une vie d’épreuves, d’abnégation, de souffrances plus ou moins vives, une vie de regrets, aussi…
Une vie qui passe avec une héroïne malheureuse ayant le sentiment de passer à côté de son existence.

La comédienne et le comédien, dès les premiers mots, nous accrochent pour ne plus nous lâcher.
Ces deux-là nous disent à la fois les mots du grand Maupassant, mais aussi les leurs.

Véronique Boutonnet est parfaitement parvenue à transposer les principaux épisodes du livre. (Je rappelle au passage que ce premier roman est paru sous forme de feuilleton dans le journal Gil Blas).

Elle ne sera pas forcément Jeanne, il ne sera pas forcément Julien, ce qui aurait constitué une solution de facilité.
Non, ici, les deux se partagent tous les rôles, féminins comme masculins, selon les besoins, et surtout selon l’épatante adaptation.

Mettre en forme pour les planches un grand, très grand roman n’est pas chose aisée.
La forme choisie par Melle Boutonnet est très habile et très cohérente.

Sans paraphraser, sans vouloir tenter de s’approprier le style de Maupassant, elle est parvenue à constituer une véritable dramaturgie.
Le futur, le futur proche, le conditionnel seront souvent utilisés, pour nous conter les différentes actions, ou les aspirations romantiques de l’héroïne.

Les mots de l’auteur, bien entendu, servent pleinement à nous décrire les lieux, les paysages, les différentes atmosphères…
C’est ainsi notamment que nous assistons comme si nous y étions à la pitoyable nuit de noces, au merveilleux voyage de noces en Corse, à une promenade le long de la côte normande, avec un ciel et une mer tout droits sortis d’un tableau d’Eugène-Louis Boudin.

Oui, les mots et la façon de nous les restituer nous font nous retrouver à l’intérieur même du récit.

La comédienne nous glace, lorsque son personnage de Jeanne entreprend de faire révéler à la servante Rosalie qui l’a mise enceinte. « Le nom du père, le nom du père, le nom du père !... »

Victor Duez lui aussi est totalement crédible. Le duo fonctionne à la perfection.

Parfois, le comédien devient musicien, et se saisit de sa guitare, et interprète (fort bien d’ailleurs) des chansons du pourtour méditerranéen, souvent pour rappeler la nostalgie de ce voyage de noces, seul moment véritablement heureux de la vie de Jeanne.
Ce parti-pris musical est très judicieux, et fonctionne parfaitement.

Tout comme le fait de prendre à témoin les spectateurs, de s’adresser à certains, droit dans les yeux.

Adresses au public, mais également adresses à l’héroïne, parfois. Une héroïne qui est alors tutoyée par les comédiens, comme pour lui poser des questions, la faire réagir.
Là encore, le procédé fonctionne à la perfection. C’est une autre manière pour nous de nous retrouver à prendre position vis-à-vis de cette femme malheureuse qu’est Jeanne.

Nous allons rire également, avec cette scène où deux paysans normands sortent le calvados : « On n’est pas niais ! ». Et je n’en dis pas plus.

Voici donc une bien belle entreprise artistique, totalement maîtrisée tant sur le fond que sur la forme, et qui donne à tous les spectateurs l’envie de se replonger dans l’univers de Maupassant, de lire ou relire le roman.

Dès les lumières rallumées, une véritable salve d’applaudissements attend les deux artistes, assortie de « Bravo ! » sonores.
Et ce n’est que justice !

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