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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Phèdre !

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

De l’importance du point d’exclamation, qui au XVIIème siècle s’appelait d’ailleurs le point d’admiration !

François Gremaud, avec ce Phèdre "pointdexclamationnisé" va nous la dire, son admiration, pour le chef-d’œuvre de Racine, lui qui entretint lors de sa prime jeunesse un terrible rapport avec l’étude des classiques.

Dégoûté par ses maîtres d’école des pièces du répertoire, le dramaturge suisse ne met en scène que des pièces contemporaines.
Ici, pourtant, il a écrit une brillante, hilarante mais aussi très poignante «méta-re-création » de la pièce racinienne.

Un jeune homme, en jeans et en T-shirt blanc surgit de la salle, grimpe sur la scène à jardin, traverse le plateau, passe devant une grande table, se plante devant nous et se présente.

Romain Daroles, puisque c’est lui, nous informe de ce qui va se passer durant les cent minutes qui vont suivre.
En espèce de conférencier culturel, il va revenir pour notre plus grand plaisir sur ce monument du patrimoine théâtral de l’humanité, en nous interprétant la pièce Phèdre !, traitant de la pièce Phèdre.

Ce faisant, il va se livrer à une jubilatoire et passionnante explication littéraire de l’œuvre, avec des moyens qui vont déclencher l’hilarité mais aussi l’émotion du public.

Ce qui provoque le premier amusement général, c’est l’accent du sud-ouest du comédien.
Loin de le gommer, il va s’en servir pour créer un premier décalage comique.
Nous sommes peu habitués à entendre la magnifique langue du XVIIème avec le parler toulousain. Ceci engendre immédiatement des sourires, et nous annonce inévitablement de grands moments.

Pédagogue, le conférencier improvisé se lance tout d’abord dans un très utile « panorama mythologique et généalogique », je le cite.
Durant une première demi-heure déjà drôlissime, il se met à présenter et brosser tous les personnages, et leur (nombreuse et compliquée) famille.

Il se sert de son petit bouquin comme accessoire définissant les héros : un rocher, un chapeau, la couronne de Phèdre, la barbe de Théramène ou encore la mèche rebelle d’Hippolyte.
D’autres accents, dont celui très marseillais de Panope, la nourrice de notre héroïne, nous font hurler de rire.

Le comédien ne ménage pas sa peine, arpentant le plateau, mimant les actions et les hauts faits des différents protagonistes.
Sa gestuelle un peu dégingandée, ses mimiques, ses double-takes, ses grimaces et ses runing-gags (celui de la barbe par exemple, et je n’en dis pas plus), tout ceci provoque également l’hilarité.

Il ne manque pas de prendre la salle à témoin, et de solliciter des réponses aux questions qu'il ne manque pas de poser.

Les calembours de l’auteur nous ravissent !
Il y a du Goscinny dans ce texte-là, avec des références, des jeux de mots et des à-peu-près formidables.

Mais ne nous y trompons pas.
Derrière ce propos débridé et bourré d’humour, se cache une vraie déférence et un immense amour de la pièce originale.

Un petit cours passionnant consacré à l’alexandrin et à la langue admirable de Racine nous le prouve.

Et puis, nous entrons dans le vif du sujet.
Les cinq actes peuvent se dérouler, dès lors que nous connaissons tous les personnages.

(Il faut signaler toutefois que Romain Daroles aura au préalable spoilé délibérément la fin de la tragédie. Il nous révèle à notre plus grande surprise que Phèdre mourra… Ah bon ? Non ? Si si ! )

Mêlant les vrais alexandrins et des raccourcis épatants (les interventions de Panope, presque en direct de la Canebière, sont magnifiques de drôlerie), il incarne tous les rôles, interprète tous les personnages. (Le Thésée-Robert de Niro est épatant !)

Nous rions, certes, mais nous ne manquons pas de goûter « les plus beaux passages » (je le cite encore) de l’œuvre.
M. Daroles sait dire Racine, sait dérouler les vers à douze pieds, sait rendre hommage à ces mots et ces phrases raciniens.
Il sait nous plonger dans la subtile, délicate, passionnante mélopée de cette langue merveilleuse.

Il nous interprète ainsi la scène d’aveu avec la plus grande intensité et la plus grande vérité.
Devant nous, se tient vraiment cette femme amoureuse de son beau-fils, avouant ses sentiments et encourant ainsi l’opprobre général.

Dans la salle, nous n’en menons pas large.

Jusqu’à la rupture de la séquence où l’humour reprend ses droits.

Il faut noter qu’une jolie surprise attend chaque spectateur à la fin du spectacle, une surprise qui prolonge la mise en abîme de l’entreprise artistique. Et non, vous n’en saurez pas plus !

Une véritable ovation vient saluer la performance de Romain Daroles, lors de son premier salut !
Et ce n’est que justice !

Ruez-vous au théâtre des Abbesses les prochains jours afin de venir retrouver la fille de Minos et de Pasiphaé, dans cette passionnante et hilarante (je me répète) adaptation !

Et vive le point d'exclamation !

Une grande tournée suivra les quelques dates parisiennes.

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