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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Les acharnistes

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

A ça !
A ça près, ce brillant et fascinant spectacle était raté !

Rater ! Ah le noble verbe !
En nos soi-disant modernes époques où la réussite, le succès et la fortune en découlant sont érigés en valeur ultime de l’humanité, Rafaël Batonnet et Michaël Périé, mis en scène par Jean-François Maurier, vont nous faire l’éloge du ratage.


Que dis-je, l’éloge !
Ces trois-là vont faire du ratage une véritable philosophie, un art de vivre et une panacée.
Ces acharnistes nous donnent une véritable leçon : comment s’obstiner à rater tout ce que vous entreprenez !

Et ce, par le biais du théâtre burlesque et de l’art du clown.

Le solennel Also Sprach Zarathustra de feu Richard Strauss a-t-il fini de retentir dans les enceintes du Paradis du Lucernaire, que deux étranges personnages en défroques poussiéreuses pénètrent sur le plateau, le visage fardé de blanc, l’un arborant une bande Velpeau autour du crâne, l’autre une gigantesque poupée au pouce.

 

Deux espèces de vagabonds surgis de nulle part, un Estragon et un Vladimir des temps modernes.
Et puis surtout, nous pensons immédiatement à Buster Keaton et à Charlie Chaplin !
Les références visuelles sautent aux yeux.

Durant une heure et demi, Rafaël Batonnet et Michaël Périé vont nous faire hurler et pleurer de rire.
Ce spectacle fait en effet fonctionner à plein régime les zygomatiques et les glandes lacrymales associées des spectateurs.

En clowns complètement dépassés par le monde qui les entoure, comme inadaptés à leur environnement, leurs deux personnages vont se lancer dans de vertigineux exercices de mime, d’expression corporelle et d’équilibrisme.

Tour à tour auguste et clown blanc, MM. Batonnet et Périé incarnent de façon hilarante ces deux types confrontés à de « graves » et apparemment insolubles problèmes : enlever un caillou de sa chaussure, faire du café, ouvrir une boîte de conserve, j’en passe et non des moindres.

Leur rapport au mouvement et au geste est fascinant.
Ils réussissent à étirer chacune de ces actions apparemment anodines jusqu’à l’absurde, jusqu’au surréalisme.
Tout le propos de ces quatre-vingt dix minutes est pratiquement là : comment décomposer une action jusqu’à l’extrême, comment rendre drôlissime jusqu’à un niveau de complexité inouï une simple résolution d’un problème de la vie courante.

Ces deux types poussiéreux ont également un rapport étrange au langage : ils s’expriment le plus souvent par onomatopées, provoquant une logorrhée de sons, de bruits, inventant presque un langage. Parfois, pour notre plus grand plaisir, ils se lancent de grandiloquentes tirades verbalisées.

Il y a quelque chose de l’enfance qui ressort de tout ça : on dirait qu’on voudrait éplucher une banane, et qu’on ferait tout pour compliquer cette tâche.
Même qu’on ne ferait pas exprès !

(Attention âmes sensibles, à propos de banane, ce spectacle montre en direct la fin atroce d’un fruit de cette plante monocotylédone vivace de la famille des Musacae...Vous voici avertis !)

Ce faisant, de par cette inadaptation au monde qui les entoure, les deux personnages vont beaucoup souffrir.
Toutes leurs maladresses vont aboutir à des coups, des chocs et autres chutes.

Et nous de rire, certes, mais surtout de compatir. Nous aussi, nous souffrons. A certains moments, nous tremblons même pour eux.
Une gigantesque empathie vis à vis de ces deux malheureux qui ratent tout ce qu’ils entreprennent nous envahit , comme si toutes leurs branquignolades nous plongeaient dans un gouffre de à la fois de perplexité et de ravissement.
L’ambivalence fonctionne à plein régime.

Jean-François Maurier a initié une véritable chorégraphie de tous les instants.
Un travail ô combien millimétré !
Les utilisations des différents éléments de décors tels que des planches, des tréteaux, une petite estrade, ainsi que des différents accessoires comme une casserole, une cafetière italienne ou un moulin à café, ces utilisations surréalistes requièrent une précision phénoménale.
Il a dû en falloir, des heures et des heures de répétition pour que tout s’enchaine de façon aussi précise et aussi fluide.

Le final va être grandiose.
Toujours autant empêtrés dans ce quotidien anodin et pervers à la fois, les deux clowns n’auront de cesse que de vouloir ériger un monument non pas aux morts, mais à ceux qui comme eux auront essayé mais auront tout raté…
Là encore, c’est une séquence magnifique et drôlissime, qui confine à la sublime et poétique dérision.

Car oui, une réelle poésie se dégage de tout ceci. Quand rater devient drôle et poétique...

Il vous reste quelques jours pour assister à ce formidable spectacle, abouti et réussi de bout en bout.
Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas !

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