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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Le passé

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Le passé pas si simple que ça…


Pour Julien Gosselin, porter sur un plateau de théâtre une œuvre dramaturgique, c’est se placer en situation d’observer tel un archéologue du futur ce qui faisait l’essence même de notre humanité en ce XXIème siècle, dès lors que celle-ci aurait disparu à jamais.

Alors évidemment, lorsque ceux qui suivent le travail découvrent, une fois le rideau tiré, des costumes des années 1900, un réel étonnement les saisit.

Après avoir ausculté l’ultra-contemporanéité d’auteurs tels que Michel Houellebecq, Don DeLilo, Stéphanie Chaillou, ou encore Roberto Bolano, Julien Gosselin a découvert grâce au traducteur André Marcowicz un auteur russe que personne ou à peu-près ne connaissait, Léonid Andréïev.

 

Immédiatement, Gosselin s’est montré captivé par ces personnages d’une société au chevet de son extinction.
Il a donc lu de nombreux ouvrages de cet auteur, pour en tirer une adaptation de cinq d’entre elles.
Il le reconnaît lui-même : « [L’écriture d’Andreïev] « pourrait paraître à côté de la plaque. Ce ne sont pas des mécanismes parfaits comme on peut trouver chez Gorki, ou évidemment chez Tchekhov. »
Ce qui lui a permis une sorte de défi à mettre en forme tout ceci.
Et quelle forme !

Neuf séquences vont être réparties sur une durée de quatre heures et trente minutes, entracte non-compris.
Deux œuvres vont constituer la colonne vertébrale du spectacle : Ekaterina Ivanovna parue en 1912 et la pièce symboliste Requiem datant de 1916.
Les autres séquences seront issues des nouvelles L’abîme (1902), Dans le brouillard (1902) et La résurrection des morts (écrite entre 1910 et 1914).
Une descente aux enfers. Une plongée dans un gouffre sans fond.

Ici, c’est l’opposition de concepts qui sera le nœud dramaturgique du spectacle : morale/subversion, distance/présence, intérieur/extérieur, passé/présent.
Et puis également et peut-être surtout la vie et la mort…

On le sait désormais, le théâtre de Gosselin est un subtil mélange de plusieurs media : jeu de plateau, évidemment, mais également cinéma et video.

Des décors successifs qui composent la magnifique scénographie de Lisetta Buccelatto, nous verrons surtout l’extérieur des différents lieux : les intérieurs, les personnages, nous les découvrirons par le filtre de la video, retransmise sur grand écran.
Nous suivons ainsi de très près et en permanence les différents protagonistes.
Gros plans et silhouettes mouvantes à l’intérieur des habitations.

La mise en scène est donc réglée de façon millimétrée, parfois comme un véritable ballet chorégraphié avec subtilité et précision. C’est un véritable travail d’’orfèvre.

Durant ces quelque deux-cent-soixante-dix minutes, nous allons être bousculés.
C’est un euphémisme. (Le spectacle est déconseillé aux moins de quinze ans.)

Julien Gosselin et la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur vont nous plonger de façon abrupte, intense voire éprouvante, dans la descente aux enfers de cette femme, Ekaterina Ivanovna.
Avec parfois quelques excès, certes, mais qui participent pleinement à illustrer le drame de cette femme.

La forme secoue vraiment. Et de manière de plus en plus impitoyable, au fur et à mesure que le temps passe.

Des spectateurs sont d’ailleurs partis à l’entracte. Ils ont eu tort, car ils ont manqué l’une des scènes finales, dans laquelle Victoria Quesnel, qui incarne l’héroïne, interprète une scène hallucinante de transe hystérique.

© Photo Simon Gosselin

Ce que fait Melle Quesnel relève du difficilement supportable, d’une sauvagerie et d’une force on ne peut plus brutales faites de mouvements désordonnés, de cris rauques, d’imprécations diverses.
La comédienne se débat comme une belle diablesse, maintenue tant bien que mal par ses camarades de jeu...

Une scène qui marque vraiment les esprits, (attention les âmes sensibles…), et qui restera pour longtemps dans les annales du théâtre.

J’en profite pour souligne l’engagement total et sans faille de tous les comédiens, qui se livrent parfois à une vraie performance.

J’ai beaucoup aimé la séquence Dans le brouillard, qui relève du cinéma expressionniste. Nosfératu de Murnau n’est pas loin.
Ce passage met en scène Pavel, un adolescent mélancolique et révolté, aux prises avec ses pulsion sexuelles. Il a attrapé la syphilis et en conçoit une véritable haine pour les femmes.

Les comédiens sont alors affublés de masques magnifiques et grotesques, et évoluent au milieu d’une fumée très intense (le brouillard) qui envahit toute la salle…
Les images très contrastées sont évidemment en noir et blanc.

Un magnifique intermède scénique, La mer, permet juste auparavant la construction en direct du décor de Dans le brouillard, avec des éléments « à l’ancienne », des flots et une cabane qu’on pourrait croire en carton-pâte. C’est très beau.

Autre avertissement : la musique très prenante et très intéressante de Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde est diffusée à un niveau sonore d’une intensité extrême. Il a fallu que je me bouche les oreilles dans certaines scènes.
 

© Photo Simon Gosselin


Au final, tout le monde ressort secoué de ces quatre heures et demie.
Le théâtre de Gosselin n’est pas de tout repos. C’est un théâtre éprouvant.
Il faut s’accrocher aux accoudoirs des fauteuils.
Mais cette violence, cette brutalité servent le propos. Rien n’est gratuit, rien n’est fortuit.
Comme à son habitude, une remarquable cohérence est au service de son discours dramaturgique.

Le théâtre, ça sert (aussi) à être bousculé, même violemment.

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