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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

L'espèce humaine

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Des hommes !
Et non des bêtes de somme à qui la machine SS a tenté de faire renier toute humanité, pour les transformer en esclaves.

Robert Antelme a fait partie de ces hommes-là, lui qui fut arrêté en 1944 par la Gestapo, et déporté à Dachau, après avoir connu Fresnes, Buchenwald et Gandersheim.

 

Il sera affecté à un « kommando » de travail au sein d’une chaîne de montage de carlingues.

Deux ans après sa libération, il parviendra, en grande partie grâce à son ex-femme, Marguerite Duras, à écrire l’enfer qu’il a vécu là-bas.

A écrire, mais surtout à décrire.
Avec un style dépouillé, on ne peut plus réaliste, et pour cause, se servant de sa plume comme un scalpel le plus acéré qui soit, il va disséquer ce qu’il a vécu.
Il va nous parler de l’espèce humaine.

Pour témoigner, certes, mais surtout pour nous faire comprendre ce que les SS de ce camp voulaient arriver à faire, et comment ils tentaient d’y parvenir.


Il s’agissait d’enlever à ces déportés toute velléité d’exister, afin de réduire ces hommes à une sorte d’anéantissement moral et mental : « je ne veux pas que tu sois ».


Une destruction avant tout psychologique, car ces « Stücke », ces pions, devaient fournir un travail.
Il fallait les maintenir dans un lamentable état, tout en faisant en sorte qu’ils puissent continuer à riveter les pièces de métal.

Claude Viala, la fondatrice de la compagnie aberration Mentalis, a décidé d’adapter ce texte pour une scène, en l’occurrence celle du Théâtre de l’Opprimé en 2006, voici quinze ans.
Parce qu’elle s’est rendue compte de ce que l’écriture de Robert Antelm devait à l’oralité.

Durant presque une heure et demie, nous assistons à une remarquable mise en mots, en sons et en images de ce texte important.

Cet homme qui écrit ce qu’il a vécu, c’est avant tout un témoignage qu’il nous raconte, qu’il nous livre à voix presque haute.
Cette langue écrite est faite pour passer l’épreuve du gueuloir, pour reprendre l’expression flaubertienne.

Cette parole, il faut l’exprimer, il faut la porter haut et fort.
Ce sera le rôle de cinq comédiens.

Hier soir, certains faisaient déjà partie de l’équipe artistique de la création du spectacle.
Deux jeunes les ont rejoints.
Comme pour nous démontrer la nécessité de la transmission de ce témoignage, comme pour nous dire que cet écrit ne tombera jamais dans l’oubli.

Geoffrey Barbier, Hervé Laudière, Rafaël Perichon, Thierry Verin, Christian Roux (également au piano), et Vincent Martin (en alternance) vont se partager le « je » narratif.
Tous les cinq seront à tour de rôle l’auteur, certes, mais également les différents protagonistes de cette histoire.


Dans des costumes qu’ils pourraient porter « à la ville », ils interpréteront aussi les détenus, Gaston, des kapos, Lucien, des SS…
Comme pour nous faire comprendre que tous ceux-là pourraient être n’importe qui en général, et nous-mêmes en particulier.

Tout commence à une table de travail, pour une lecture commune du texte, comme pour nous mettre en évidence qu’il s’agit d’un travail d’adaptation du livre.
L’un des comédiens a même le livre en main, qui commence à le lire. D’autres ont devant leur recueil de feuilles reliées.

Et puis bientôt, nous comprenons.
Bientôt les textes disparaissent, le texte n’est plus lu mais interprété.

Et nous d’être à la fois hypnotisés, sidérés, horrifiés, par ce qu’ils vont nous dire.
Nous raconter ce qui ne sera « que » la réalité vécue par l’auteur.

Tous vont nous beaucoup nous émouvoir, à décrire ces hommes dont le seul et unique but était de s’empêcher de mourir, et qui devaient se raccrocher à d’infimes moyens de tenir bon…

« Tout ce que les SS ne peuvent pas contester est royal ! », affirme l’un des personnages.

Une émotion qui naît de ce qui peut nous paraître dérisoire, à nous autres spectateurs de 2021, comme cette épaisse couche de paille qui attend les déportés pour qu’ils puissent dormir.
Pouvoir dormir ? Non pas par bonté d’âme des SS, mais parce que pour fournir beaucoup d’efforts, il faut que le corps humain se régénère en dormant un minimum.

Les cinq comédiens nous font admirablement passer ce genre d’émotions présentes du début jusqu’à la fin du spectacle.

Ils nous font comprendre que tous les éléments étaient ligués pour épuiser et exterminer ces pauvre hères : la faim, le froid, la fatigue, le temps qui s’écoulait, inexorablement.
Et puis la mort, présente dans tous les esprits.

Avec une précision et une justesse irréprochables, dans un admirable travail de vérité, sans pathos de mauvais aloi, ils nous font prendre conscience de ces questions qui peuvent nous paraître dérisoire, comme par exemple celle de savoir s’il vaut mieux manger sa maigre ration de pain d’un coup d’un seul, ou en garder un peu pour plus tard...

Je peux vous garantir que nous autres, dans le public, n’en menons pas large…

Ce spectacle est de ceux qui laissent sans voix, bien longtemps après que les projecteurs se sont rallumés pour le salut final.
C’est un admirable moment de théâtre, intense, poignant, bouleversant, et qui témoigne d’une grande maîtrise dramaturgique.

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