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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

L'école des maris

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Ciel, nos maris !

1661. Relâche de Pâques.
Molière met en chantier une nouvelle « petite comédie ».
L’inspiration lui vient de deux sources, nous apprend Georges Forestier.

L’abbé Scarron meurt, lui léguant le canevas de l’adaptation d’une pièce espagnole de Mendoza, « El marido hace mujer » (Le mari fait la femme ).

L’histoire de deux frères âgés qui ont épousé deux jeunes sœurs, et qui n’ont pas du tout le même comportement à leur égard.
L’un est libéral, respectueux de la liberté de sa femme.

L’autre au contraire est un véritable tyran envers la sienne.

L’autre source, c’est bien entendu son désir d’épouser Armande, la fille de Madeleine Béjart, de vingt ans sa cadette.

M. Poquelin peut donc commencer à écrire cette Ecole des maris.

Bien entendu, en ce milieu du XVIIème siècle français, pas question de voir sur une scène un jeune galant courtiser une femme mariée.
Les personnages principaux seront donc les tuteurs de Léonor et Isabelle. Le premier Ariste, lui laissant un total libre-arbitre concernant son destin, le second, Sganarelle, envisageant d’épouser sa filleule, alors qu’elle n’a d’yeux que pour le beau Valère.

Molière va mettre en œuvre ce qui va constituer sa « marque de fabrique » : une remarquable perception de la réalité sociale qui l’entoure, et surtout la formidable et peut-être inégalée capacité à croquer ses contemporains.
La scène d’ouverture au cours de laquelle la mode et les fashions-victimes de cette époque sont évoquées témoigne de ce génie dramaturgique-là.

Alain Batis a décidé de monter cette pièce peu connue et peu jouée après avoir lui-même interprété ce Sganarelle.

Il nous en livre une version on ne peut plus intéressante et intense, servie par sept épatants comédiens, également chanteurs et/ou musiciens.

Le metteur en scène est parfaitement parvenu à mettre en valeur le côté farce de cette comédie.

Dans le dramaturgie de Jean-Louis Besson et la scénographie très inventive de Sandrine Lamblin, une scénographie faite de petites estrades qui se transforment de façon très maligne en…. (non, vous n’en saurez pas plus…), faite également d'éléments mobiles qui traversent le plateau, beaucoup d’oppositions très pertinentes sont mises en évidence : les caractères des personnages, évidemment, mais aussi les costumes, (stricts ou débridés) ou les couleurs (noir ou teintes vives).

Durant une heure et demie, les corps vont être mis à rude épreuve.

Les corps des comédiens qui s’attirent, se repoussent, se cachent, disparaissent, réapparaissent, s’embrassent, se font tomber ou s’étreignent.

Le théâtre d’Alain Batis est un théâtre viscéral, organique, qui vibre, bouge, bouillonne d’énergie, de rythme et d’intensité.

Blanche Sottou est une formidable Isabelle.
De sa voix un peu éraillée, la comédienne campe avec beaucoup de justesse, de finesse et de sensibilité cette jeune femme bien décidée à exercer son libre-arbitre. C’est son personnage qui va mettre en œuvre le stratagème qui va finir par duper son tuteur.
La comédienne parvient totalement à faire passer le discours résolument « féministe » de Molière ; un discours qui résonne furieusement à nos oreilles.
Elle est véritablement formidable.

Tout comme Boris Sirdey qui incarne son tuteur de Sganarelle.
Lui aussi ne ménage pas sa peine à incarner ce type détestable, archétype du jaloux possessif à qui aucune femme n’aimerait être confrontée.

Le verbe haut, le comédien nous restitue de bien belle manière les détestables certitudes de cet homme, à l’opposé des valeurs humanistes de l’auteur.

Une très belle interprétation !

Les autres comédiens sont eux aussi irréprochables.
Marc Ségala en costume très années 70 (on le croirait sorti du Big bazar de Michel Fugain), est parfait en Ariste libéral et un peu fataliste tuteur de Léonor. Son entrée en scène est "capillairement" très réussie !

Anthony Davy en jeune gandin amoureux (qui nous fait hurler de rire avec son étonnant bermuda, je n’en dis pas plus…) et Théo Kerfridin vont beaucoup nous amuser.

Tous restituent parfaitement la noblesse et la grâce de l’Alexandrin.
L’admirable langue du XVIIème coule ainsi délicatement mais parfois avec force et puissance dans les oreilles du public.
De ce point de vue là aussi, la pièce est une totale réussite.

Musique également. Emma Barcaroli, en Listte, la suivante, est également une harpiste émérite, rejointe par M. Kerfridin à la télécaster et Melle Piednoir à l’accordéon chromatique.
De belles chansons sont interprétées, grâce aux mélodies entrainantes de Joris Barcaroli.

Vous l'aurez compris, il vous faut vraiment diriger vos pas en direction du Théâtre de l’épée de bois, afin de découvrir cette très belle entreprise artistique, qui rend vraiment honneur et hommage à M. Poquelin.

 

Cette heure et demie est un très beau moment de théâtre.
Il serait dommage de passer à côté !

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