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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Ce silence entre nous

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Le silence de la mère.
Le silence ou le vacarme assourdissant de la transmission entre générations.

Une transmission voulue ou induite, subie ou bien choisie...

En sept monologues indépendants du point de vue narratif, mais conférant une remarquable unité dramaturgique, l’autrice roumaine Mihaela Michailov va nous parler de la condition féminine par le biais de ce qu’une mère peut transmettre à sa fille.

Une fille qui à son tour deviendra mère. Ou pas.

Ici, dans ce spectacle intense et passionnant sont questionnés le poids des traditions, de la religion, du patriarcat, mais aussi le besoin de liberté, d’émancipation de celles à qui très souvent on a proposé avec plus ou moins d’insistance de reproduire un schéma « ancestral », un schéma « gravé dans le marbre » par la gent masculine.

La condition féminine induit-elle forcément la maternité et la transmission de la vie, une femme peut-elle être libre dans une société annexée par les hommes, comment se déroulent les différents processus d’émancipation ?

Mihaela Michailov a écrit cette pièce dans le cadre d’une commande engagée à l’automne 2018 par Matthieu Roy, le metteur en scène et la compagnie Veilleur® dans le cadres du projet « Visages de notre jeunesse en Europe », initié par l’Institut Français de Roumanie.

Avec ce texte, elle porte un regard d’une rare acuité sur les questions fondamentales évoquées ci-dessus, pointant ainsi les espoirs et la détresse des femmes qu’elle fait vivre sur le plateau.

De cette femme prénommée Marie, vivant en HLM, à qui un étrange visiteur prénommé Gabriel vient faire une surprenante et universelle annonce, à celle qui devra lutter pour avorter, en passant par celle qui choisira de ne pas enfanter, celle qui revendique le fait de décider elle-même ce qui est bon pour elle. Ou celle qui a subi ce crime abject qu’est le viol.

Voici pour le fond. La forme va le rejoindre, en terme de réussite totale.

Trois comédiennes qui en interprétant ces personnages féminins vont nous bouleverser.
Parce que grâce à elle, la plus grande Vérité va transparaître durant l’heure que dure le spectacle.
Les spectateurs sont littéralement accrochés à ce qu’elle vont nous dire et montrer.

La langue roumaine et sa musicalité, nous allons l’entendre.

Katia Pascariu est en effet membre fondatrice avec Mihaela Michailov du centre théâtral Replika de Bucarest.
Elle va dire dans sa langue natale le texte original de la pièce, que par le biais très habile de traduction française en direct par les deux autres comédiennes, nous comprendrons pleinement.
Ce parti pris fonctionne parfaitement, participant à accentuer le regard porté le personnage.

Ysanis Padonou et Iris Parizot sont elles aussi formidables de justesse, de vérité.
Leurs personnages sont de ceux que l’on n’oublie pas.
Les trois comédiennes sont toutes habillées de noir. Comme ces femmes du sud qui portent sur elles le poids de leur condition.

Matthieu Roy a judicieusement opté pour une mise en scène permettant à ce spectacle d’être joué n’importe où, dans n’importe quelle configuration spatiale.

La scénographie très réussie est basée sur la construction concomitante au texte d’une structure métallique qui peut évoquer bien des choses : une tente, une maison, un cube protecteur, bien entendu, mais aussi le ventre maternel, la matrice originelle.

Et puis sur cette structure, seront accrochées de grandes toiles sur lesquelles ont été reproduites de magnifiques toiles (je pèse vraiment l’épithète « magnifique ») de l’artiste plasticien Bruce Clarke.
Des portraits de femmes, des paysages urbains tourmentés, avec quelques inscriptions. « Cherchez la femme », par exemple.

Par moment, des transparences permettent de voir en même temps ces portraits et les comédiennes.
C’est d’une beauté sidérante !

Je donnerais cher pour récupérer l’une de ces œuvres. Notamment un certain duvet. (Je n’en dis pas plus...)

Il faut noter que sur le plateau, les trois comédiennes sont autonomes.
Elles s’occupent elles-mêmes des lumières, et ont leur petite sonorisation personnelle.

Et puis surtout, Mademoiselle Parizot est une altiste virtuose.
Elle interprète des pièces contemporaines saisissantes avec un vrai talent, une magnifique technique et beaucoup de sensibilité.

Tout ceci est d’une totale cohérence.

La fin du spectacle…
Une fin bouleversante, qui elle aussi en dit beaucoup sur cette condition féminine bien trop souvent mise à mal.
Lorsque l’état de mère se délite doucement. Inexorablement.

Je vous recommande vivement ce magnifique et bouleversant moment de théâtre.
L’un de ceux qui marquent véritablement les esprits !

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