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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Morphine

© photo Y.P. -

© photo Y.P. -

Garçon, "l’addiction", s’il vous plaît !

Garçon ? Garçons ! Avec un « s » !

Morphine est une nouvelle écrite par Mikaïl Boulgakov, tout comme les Carnets d’un jeune médecin.
Il a été ce jeune médecin-là, avant d’être l’écrivain que l’on sait.

Mariana Lézin a eu l’excellente idée de fusionner les deux textes pour en tirer un spectacle purement et simplement captivant.
Une étonnante mise en abyme de la vie et de la double personnalité de l’auteur.

Cette concaténation littéraire va déboucher sur une vision impressionnante, hallucinante et sanguinolente, mais également très burlesque.
Une passionnante et fascinante descente aux enfers.

Durant une heure et dix minutes, va nous être narrée l’histoire d’une assuétude, une dépendance de plus en plus implacable envers la morphine.

 

Tout commence à l’hôpital, stérile et immaculé. (pour l’instant, immaculé…)


Voici Bomgard, un jeune médecin, fraîchement diplômé et nommé dans cet établissement de soins.
Nous allons assister à ses débuts, livré à lui même, seul avec ses premiers patients.
Une amputation sur une toute jeune fille, et puis un accouchement très difficile.

D’emblée.

La réalité : le sang, le liquide amniotique vont gicler.

En ce sens, ce sera un spectacle très « coule ».

Les liquides rouges et jaunes vont salir le sol et le mur du lointain, bientôt rejoints par une solution médicamenteuse bleue, dans une sorte de cartoon grand-guignolesque.

Brice Cousin, puis Paul Tilmont, vont s’en donner à cœur joie !

Et que je te scie un fémur à en casser la lame, et que je t'extirpe le bébé du ventre maternel !

 

Dans cette première partie, tout de blancs vêtus, avec des bottes de laiterie, les deux comédiens ressemblent plutôt à des bouchers.

Brice Cousin ne ménage pas sa peine. Le blanc devient multicolore !

Dans une interprétation étonnante et hallucinée qui m’a fait penser aux meilleures créations de Benoît Poelvoorde (et sous mon traitement de texte, c’est un vrai compliment ), il nous sidère et nous fait beaucoup rire dans des situations parfois surréalistes !

Mais le propos ne tarde pas à changer du tout au tout : le rire ne tarde pas céder la place à l’effroi.

Pour supporter tout ça, le personnage aura recours à la première injection de morphine.
Qui sera suivie d’autres. De beaucoup d’autres…

La descente aux enfers, donc.
Avec une phase stimulante, au début, suivie bientôt par l’augmentation des doses, des injections, puis par la déchéance physique et psychique.

Une implacable schizophrénie.

Paul Tilmont prend alors plus particulièrement le relais. La deuxième nouvelle.

Le comédien est déchirant, à nous décrire cette plongée dans l’horreur personnelle.
Il nous glace, nous émeut, nous fait nous accrocher à nos sièges.
Ce qu’il nous dit et nous joue est effroyable, au sens premier du terme !
Quelle interprétation !

Sur scène nous comprenons alors sans peine la dualité propre de l’écrivain.

La mise en scène de Mariana Lézin ne nous laisse pas un seul moment de répit.

Tout s’enchaîne sans temps mort afin de créer ce chaos totalement organisé.

La dramaturgie d’Adèle Chaniolleau et la très belle scénographie d’Emmanuelle Debeusscher contribuent elles aussi à ce sentiment de folie et de descente aux enfers.
La façon dont le noir succède au blanc est particulièrement réussie, avec une scène magnifique et mémorable.
C’est très beau et très fort !

 

Il faut absolument assister à ce spectacle hors du commun, à la folie complètement maîtrisée.

Un spectacle qui peut déranger, certes, mais n’est-ce pas le propre du théâtre, également, que de dire et montrer des choses dérangeantes ?

C’est une incontestable réussite !

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