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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Mère

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

La mère qu’on voit penser…

« Mieux vaut être dans la merde que l’imaginer », nous dit-elle, Jacqueline Mouawad, la mère du petit Wajdi…

La merde, c’est la guerre civile, au Liban…
Elle, Mme Mouawad, avec ses trois enfants, elle a rejoint Paris.
Son mari est resté au pays, pour continuer à travailler et subvenir aux besoins de sa famille.

En 1978, pas de téléphone portable, pas de réseau Internet. Ce qui la relie à Abdo, c’est le téléphone filaire à cadran. Et encore, lorsque les lignes ne sont pas coupées.

Et puis le journal de 20h00 d’Antenne 2.
Condamnée à imaginer le pire en permanence, cette maman exilée !

Condamnée à vivre durant cinq ans dans une angoissante incertitude de tous les instants !

Wajdi Mouwad continue son cycle dramaturgique « Domestique », entamé avec Seuls et Sœurs.
Dans ce troisième opus, le patron de La colline va se souvenir et se regarder.
Lui, le petit garçon de dix ans, aux lunettes rouges, qui débarque à Paris, et qui va découvrir le froid, la culture française, mais aussi les moqueries et les insultes de la part de ses camarades d’école.
Le jeune Wajdi va voir se croiser l’histoire de sa famille et l’Histoire, terrible, de son pays de naissance.

La mémoire, donc.
Les souvenirs qu’il faut faire revivre, impérativement.
Parce que les événements vécus lors de cette enfance-là ont laissé quantité de marques et blessures qu’il faut exorciser.
Parce que la charge émotive vécue a fait en sorte, dans son cas, de le pousser à écrire.

Cette écriture, dans Mère, c’est le Libanais. Comme une évidence.
L’Arabe, avec en plus quantité de formules et expressions propres à ce pays.

Cette écriture-là a très peu de place pour la poésie.

Nous allons très vite comprendre que Mme Mouawad dans son appartement du XV ème arrondissement était, pour reprendre les mots de l’auteur, « une femme très concrète »…

C’est la comédienne-metteure en scène-écrivaine libanaise Aïda Sabra qui l’incarne.
Avec un extraordinaire engagement.
Melle Sabra, formée à l’expression corporelle et au mime va nous ravir, dans le rôle de cette femme très haute en couleur, avec le verbe haut, très haut, avec également la main leste envers ses enfants.
Nous allons beaucoup rire de ses envolées et diatribes très sonores, de sa gestuelle de maîtresse-femme, de ses expressions on ne peut plus imagées et de ses insultes hilarantes envers certains chanteurs français et autres politiques du Moyen-Orient.

Ses tirades et ses prises de bec avec sa fille sont hilarants. Nayla est incarnée de façon épatante et tout en finesse par Odette Makhlouf.

Mais elle va également beaucoup nous émouvoir, à attendre la coup de fil fatidique, à souffrir de la séparation avec son mari et de l’exil en France.

La comédienne subjugue la salle entière. Quelle composition, quel beau personnage de théâtre !


Pour illustrer le mélange des cultures, Wajdi Mouawad a choisi plusieurs angles.

La culture libanaise est surtout représentée par la tradition culinaire du pays. Durant une bonne partie de la pièce, les femmes de la maison préparent les plats libanais, qui seront dégustés à la toute fin.

En ce qui concerne la culture française, ce sont les chansons d’enfance qui sortent d’un petit transistor, et qui seront reprises, entremêlées, mixées, adaptées et interprétées de façon magnifique et déchirante par Bertrand Cantat.
Le sud, de Nino Ferrer ainsi chanté fait frissonner le public.

Et puis Christine Ockrent en personne joue son propre rôle, en présentatrice du 20h00.
Elle finira par dialoguer, de façon souvent drôlissime, parfois grave avec Jacqueline et Wajdi enfant. (Le jeune comédien qui l’interprétait hier en alternance était formidable !)


Dans une scène magnifique, Wajdi Mouawad va pulvériser la trame narrative, temporelle et dramaturgique en s’adressant à sa mère.
Quand un fils de 52 ans s’adresse à sa mère pour lui demander de changer d’attitude et de comportement face à lui, alors enfant.
Les spectateurs n’en mènent alors pas large, tellement l’émotion qui se dégage de la séquence est à prenante.

Le comédien-metteur en scène-auteur passera également beaucoup de temps à changer les meubles de place, dans un espace au décor réduit à sa plus simple expression.
Parce que la mémoire n’est pas infaillible, parce que la mémoire a souvent tendance à être enjolivée.
La mémoire, ce sont aussi les photos personnelles qui seront à plusieurs moments projetées. Des instantanés de vie, figés à jamais, comme l’expression de Jacqueline qui ne sourit jamais devant l’objectif.

Wajdi Mouawad continue donc à nous faire partager son histoire personnelle.

Une histoire qui explique quel artiste, quel homme il est devenu.

Cette pièce restera longtemps dans les esprits, parce que, comme d’habitude, ce qu’il nous dit de son vécu relève de l’universel.

Un homme est avant tout le fils d’une Mère.
Surtout lorsque la tragédie tisse des liens aussi intenses entre les deux.

Une véritable ovation accueille les cinq comédiennes et comédiens une fois les lumières rallumées.

Et ce n’est que justice.

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