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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Les filles du Saint-Laurent

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Le Saint-Laurent est tout sauf un long fleuve tranquille.

Les auteures québecoises Rébecca Déraspe et Annick Lefèbre le savent bien, elles qui côtoient ces masses d’eau en mouvement perpétuel, ces millions de mètres cubes d’élément liquide qui coulent, roulent, grondent, rugissent, cette colonne vertébrale de la Belle Province qui rassure ou effraie.

Le Saint-Laurent, le « Magtogoek » des premières populations amérindiens, le « chemin qui marche ».

Le fleuve, révélateur des comportements, des passions humaines, l’eau du fleuve qui fait ressortir les sentiments, les émotions.
Les non-dits, aussi…

L’eau qui peut engloutir, au propre et au figuré, l’être humain. Et le régurgiter.

C’est ce qui arrive à ces huit femmes et cet homme, qui vont être confrontés à la macabre découverte de cadavres sur ses berges, des corps en piètre état, des vestiges boursouflés, rongés par les crevettes, d’une humanité passée.
Des corps qui furent naguère bien vivants.

Dans cette commande, le patron des lieux, Wajdi Mouawad, a donné carte blanche à Annick Lefebvre et Rébecca Déraspe.
Elles ont eu envie de parler de territoires, géographiques ou intimes.
Et au Québec, lorsque l’on parle de territoire, on pense immédiatement au Saint-Laurent.

La porte d’entrée.

Les deux complices vont nous proposer un enthousiasmant moment de théâtre, deux heures passionnantes qui vont nous renvoyer un miroir de notre condition et de nos fonctionnements.

Ici, il va s’agir de disséquer notamment l’encore trop difficile condition féminine, avec les difficultés d’exister en tant que femme, trouver une vraie place, avec les désirs et les envies plus ou moins avoués et refoulés, les relations avec le sexe opposé ou bien celles avec la mère, ou encore la projection dans le futur grâce ou à cause de la maternité. La solitude, la mort...

Au delà des tournures de phrases et de l’accent si marqué et si attachant des comédiennes et du comédien, qui va faire que sur le plateau, ça va jaser, pis ça, ben, ça fait une criss de différence, au-delà de cet accent, le traitement la pièce sera forcément empreint de la culture nord-américaine, avec notamment une succession de petites saynètes, graves, drôles (voire hilarantes), s’enchaînant à toute allure.

L’écriture va elle aussi charrier des éléments qui vont déferler sur nous : ce sont les mots, les phrases, les formules itératives, les images et les envolées quasi-lyriques, parfois dans un registre très cru, pour nous montrer une hyper-réalité du dit, aboutissant à une révélation de ce qui est tu.

Un peu comme dans le roman Mystic River de Dennis Lehanne, porté à l’écran naguère par Clint Eastwood, le personnage principal de la pièce est un large cours d’eau.


Comment dans ce livre et ce film, à une découverte de cadavres dans ses eaux, moment « extraordinaire », vont se succéder des fragments de vie ordinaires, qui vont mettre en lumière les sentiments, les souvenirs, les désirs, les regrets.

Les situations « imposées » aux femmes, également.

Nous le verrons sur scène, ce fleuve-là, personnifié par la comédienne Elkhana Talbi, en longue tunique blanche, qui dialoguera avec les autres personnages.
Telle une nourrice antique, elle accompagnera en permanence tous les autres, sera à leurs côtés pour le meilleur et le pire. Le fleuve lui aussi jase, s’exprime.

Fait exceptionnel dans le monde du théâtre, ce sont les auteures qui ont pu choisir leur troupe.
Et quelle troupe !

Immédiatement, nous sommes totalement captivés par ce qu’elles et il vont nous dire et nous montrer, ces dix-là.

Ils vont nous faire rire (beaucoup), mais vont également nous plonger dans des instants dramaturgiques graves, intenses.
Grâce à eux, les personnages nous parlent de bien belle manière de mort, d’adultère, d’enfants enlevés à leur mère par les services sociaux, de solitude, de vieillissement.

Mis en scène par Alexia Bürger, tous nous entraînent dans ce tourbillon des passions humaines avec un engagement de tous les instants, avec souvent une vraie vis comica.
Ce que nous dit Marie-Thérèse Fortin à propos du filet de porc est absolument ahurissant et hilarant ! Un très grand moment.

La belle scénographie de Simon Guilbaut évoque le fleuve, grâce à deux grandes bandes horizontales au lointain, dont une aux lumières colorées changeantes.
Le caractère nu, austère du plateau fait immanquablement ressortir au mieux le texte.

La fin de la pièce verra la comédienne Louise Laprade nous dire un long et magnifique monologue. Nous comprendrons. Nous saurons.

Je vous recommande chaudement de vous rendre à la Colline : il serait dommage de passer à côté de cette magnifique entreprise artistique.

Et pis, ostie de tabarnak, il faut aller icite pour catcher comment fourrer du convexe !

Un point c’est toute, calice de calice !

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