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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

La seconde surprise de l'amour

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Aux armes, mitoyens !

Deux armes terribles et ô combien efficaces, pour que ces deux voisins, la Marquise et le Chevalier, comprennent que leurs solitudes respectives peuvent déboucher sur une seconde surprise amoureuse.

Deux armes incroyables : le langage et la parole.

Marivaux, dans cette pièce écrite en 1727, cinq ans après sa (première) Surprise de l’amour, Marivaux donc, se pose pratiquement en précurseur de la psychanalyse, en attribuant aux mots un réel pouvoir de guérison.

« Notre conversation nous soulage ! », dit l’un des deux principaux protagonistes de l’intrigue.

C’est en parlant, c’est en SE parlant que cette Marquise, veuve depuis six mois, et ce Chevalier en proie à une grave déception amoureuse, c’est en libérant les mots que ces deux-là vont pouvoir renaître d’une certaine forme de dépression.

Ni elle, ni lui ne veulent plus entendre parler d’amour.
Tout le génie de Marivaux consiste ici à partir d’un point A commun aux deux principaux personnages (le refus d’aimer à nouveau), pour arriver à un point B qui sera un mariage, contracté à la toute dernière scène.

Françon. La délicatesse. La grâce.
Encore et toujours.

Durant presque deux heures, celui à qui l’on doit tant de réussites dramaturgiques va une nouvelle fois plonger toute une salle dans le ravissement le plus total.
Le metteur en scène va magnifier cette remarquable et réjouissante langue du premier tiers du XVIIIème siècle.

Il a déjà été tellement écrit sur la précision du travail d’Alain Françon qu’il est inutile de revenir plus avant sur sa capacité à faire évoluer des corps dans un espace unique, de régler telles de subtiles chorégraphies les mouvements et déplacements des comédiens, de calculer quasiment au millimètre près l’exacte distance qui doit séparer deux acteurs/actrices en fonction de l’intensité d’un dialogue.

Alain Françon, où comment se dire à chaque mise en scène que décidément, il ne pourrait pas en être autrement sur un plateau.

C’est un vrai ballet qu’il nous propose, dans la lignée de sa Trilogie de la villégiature, au Français.
Une danse qui voit évoluer une petite troupe de six comédiens épatants.

Il n’a pas été cherché bien loin pour trouver sa marquise, M. Françon.
C’est la délicieuse Georgia Scalliet, avec qui il a déjà travaillé trois fois, qui incarne cette femme en noir.

Mademoiselle Scalliet va encore cette fois-ci nous enchanter.
Sa composition est formidable.
La comédienne allie à la fois gravité et drôlerie, mettant parfaitement en évidence la dualité sentimentale de son personnage.
Ses ruptures, ses envolées dans les aigus, sa colère, ses exclamations, ses étonnements, sa façon de ramper sur la scène (si si…), tout ceci est absolument jubilatoire.
C’est un réel plaisir et un vrai bonheur que de la voir jouer cette veuve devenant de moins en moins éplorée.

Le Chevalier est interprété de bien subtile manière par Pierre-François Garel, un autre habitué du travail avec Françon.
Subtile manière, parce que le curseur est placé à l’exacte position : le personnage est à la fois touchant, drôle, sans pathos ni burlesque de mauvais aloi.
Une interprétation marquante de ce rôle, souvent toute en retenue, pas si évidente que cela à aborder…

Le couple servante-Lisette / domestique-Lubin est lui aussi épatant de drôlerie.
Suzanne de Baecque et Thomas Blanchard sont eux aussi formidables, dans ces deux rôles qui servent de pendant au couple principal.
La vis comica des deux comédienne/comédien est mis en évidence.
Nous rions beaucoup en voyant leur personnage dire avec aplomb leurs quatre vérités aux maîtres.

Rodolphe Congé est un Hortensius pédant à souhait.
Grâce à ce personnage, précepteur littéraire de la marquise, Marivaux enfonce le clou : les écrits, les livres ne permettront pas de soulager quiconque. Seuls les mots en auront la force.
Le comédien nous fait bien rire lui aussi.

Quant à Alexandre Ruby, il campe un comte rival qui se verrait bien convoler en noces plus ou moins justes avec la belle veuve.
Lui aussi est irréprochable, notamment dans la dernière scène, où son « ah ! », bouche bée, déclenche les rires.

Au moment des saluts, une véritable ovation monte des rangs des spectateurs, de multiples rappels des comédiens se succèdent, les « bravo » fusent.
Quoi de plus mérité !

Ce spectacle est un incontournable de cet automne !

C’est ce qu’a bien compris Mme Falgon, professeure de Lettres au lycée Paul-Eluard de Saint-Denis qui accompagnait hier soir sa classe aux Ateliers Berthier.
Les élèves du 93, casquettes vissées sur la tête, survêtement de rigueur, discutaient encore passionnément de la pièce dans le métro.

Sans surprise !

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