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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Grammaire des mammifères

Grammaire des mammifères

Dans la jungle, terrible jungle, le moi n’est pas mort ce soir !

La jungle où les mammifères que nous sommes rôdent, la jungle contemporaine où nous autres protagonistes humains tentons d’exister tant bien que mal, de survivre comme nous pouvons, empêtrés que nous sommes dans des codes sociaux et moraux.

La jungle des mots de William Pellier, ce mots qui vont justement mettre en évidence ces codes et ces rites pour mieux les faire voler en éclat, les pulvériser, les atomiser.

La jungle de cette étonnante grammaire faite de règles étranges et étonnantes qui va renvoyer à chacun des spectateurs, à chaque QQN, QQCH qui relève de sa propre image au sein de l’actuel corps sociétal.

 

Cette pièce où les mots semblent surgir dans des fulgurances bégayantes et de subtiles enchevêtrements , où les phrases se succèdent dans une logorrhée savamment orchestrée et dans un processus apparemment chaotique mais totalement maîtrisé, cette pièce est un magnifique miroir de notre condition humaine, dans lequel nos pulsions, nos conditionnements en tous genres nous sont renvoyés à la figure.

Une grammaire humaine, quoi…

 

Dans son fief tourangeau du théâtre Olympia, Jacques Vincey et une admirable (oui je pèse cet épithète) troupe de huit jeunes comédiennes et comédiens épatants nous proposent un très grand moment de théâtre.

Qui commencent d’ailleurs par nous surprendre une première fois, avant de descendre dans la grande salle du Centre dramatique national.

Le ton va être immédiatement donné. Le moi est mis en évidence.
Chacun d’entre eux, chaque moi, va se présenter et jurer qu’il ne trahira pas l’auteur.

Le noir s’installe dans la salle et sur le plateau. Avec un avertissement.

Durant une longue séquence dans l’obscurité, alors que les mots de William Pellier sonnent et s’affichent sur un rideau de fils noir, nous allons finir par distinguer huit créatures plus ou moins informes, comme des golems faits d’une matière étrange et indéfinissable, des avatars prêts à devenir des entités mystérieuses : des hommes et des femmes.

Durant deux heures et quart, vont régner sur le plateau une incroyable énergie, un total engagement des jeunes gens, qui dans un magnifique abattage au sens noble du terme, nous plongent dans un réjouissant maelström dramaturgique.

Il va se dégager très vite de l’entreprise artistique quelque chose de viscéral, d’organique.
Une véritable dissection de l’être humain, dans une quantité de situations que ce réjouissant club des huit va nous montrer de façon passionnante.

Ce faisant, chaque spectateur, chaque être humain présent dans la salle va devoir s’impliquer personnellement.

Car, dans un premier temps, les comédiens qui donnent beaucoup de leur personne ont mis beaucoup d’eux-mêmes dans ces personnages plus ou moins hallucinés représentant nos archétypaux comportements.
Comment pourrait-il en être autrement, à prendre ainsi à bras le corps un tel texte-miroir.
Un texte qui leur a demandé de mettre dans ces personnages beaucoup d’eux-mêmes.

Ce qui débouche forcément pour nous aussi sur une obligation de nous projeter de façon très personnelle et parfois très intime dans ce qu’ils nous disent et nous jouent.

Je n’ai pu faire autrement que me rappeler quantité de souvenirs, de situations plus ou moins vécues à l’identique qui résonnent furieusement, de me projeter dans ce qui est montré, en voyant les personnages se débattre comme ils peuvent de façon jouissive dans cette jungle sociétale.

Jacques Vincey, avec la complicité de Vanasay Khamphommala, dramaturge et chanteuse, et du chorégraphe Thomas Lebun, a su parfaitement poser le cadre.

 

Un cadre exigeant, précis et dans lequel Alexandra Blajovici, Garance Degos, Marie Depoorter, Cécile Feuillet, Romain Gy, Hugo Kuchel, Tamara Lipszyc et Nans Mérieux savent nous captiver, nous sidérer, nous épater, nous étonner et nous confronter à nous-mêmes.

De grands moments de théâtre nous attendent.
Des moments qui nous font souvent beaucoup rire. La dérision de nos petites vies est tellement bien mise en évidence.
Je n’en citerai qu’un : au milieu des palmiers et autres palétuviers, la cuisson d’un batracien par une sorte de Maïté à l’accent landais prononcé est absolument surréaliste et magnifique.

Et puis un spectateur est choisi au hasard.
Pour lui aussi nous dire quelques fragments de sa condition humaine, pour se dévoiler un peu.

Le processus d’appropriation fonctionne toujours également à merveille.
Pour ne donner qu’un petit exemple, quand lui est demandé de raconter un souvenir en compagnie de l’un de ses parents, chacun d’entre nous ne peut que réfléchir alors à ses propres expériences.

Et c’est ainsi qu’hier, le le Docteur Nicolas Sauvage a acquis une incroyable notoriété en Touraine.

Un très grand moment de théâtre, donc.
Qui vous prend aux tripes.
Qui vous évoque un sujet complexe, étrange et finalement fascinant : vous-même...

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