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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Bachar Mar-Khalifé au festival Jazz au théâtre

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Bachar Mar-Khalifé.
Ou comment plonger le public du théâtre de Fontainebleau dans la transe la plus enfiévrée qui soit, comment faire lever tous les spectateurs de leur siège afin de danser ensemble au son d’un tempo binaire hallucinant de groove et de braise !

Bachar Mar-Khalifé.

La passionnante rencontre entre la musique arabo-libanaise, le classique et l’électro.

Le Liban.
Le conflit interminable qui ronge le pays et qui oblige la famille à partir, alors que lui n’a 6 ans.
Une histoire de fuite rendue nécessaire et obligée par la guerre civile, une histoire qui comme pour le dramaturge Wajdi Mouawad débouchera sur la nécessité de plonger à bras le corps dans les racines et dans la mémoire familiale.
Le besoin également de penser à l’avenir. Construire, reconstuire...

Son dernier album On/Off, enregistré pour la première fois au Liban, dans la maison familiale sur le versant aride de la montagne du Jaj au nord de Beyrouth, va contribuer à nous dire cette histoire-là.
C’est cet album que le concert de ce soir va mettre en avant.

On/Off, référence aux sempiternelles et intempestives coupures de courant que connaît le Liban depuis si longtemps.
Sans oublier « les dualités plus philosophiques qui peuplent nos vies », pour reprendre les mots du compositeur.

La musique pour raconter, protester (Bachar Mar-Khalifé est engagé politiquement, n’hésitant pas à prendre position contre un autre Bachar…), la musique pour vivre et pour ne pas oublier.

 

La musique métissée, le musique du mélange de cultures, la musique qui tient une si grande place dans la famille.

Tel un djinn facétieux et malicieux, le musicien qui revêt un sweat noir à capuche frappé des mots « Uncivil at heart » s’installe à derrière ses claviers.
Le piano et le clavier micro-tonal oriental. Comme un symbole évident.

Les notes du premier titre, Zakrini, montent dans les cintres et dans les cœurs.
Des notes éthérées des touches noires et blanches, oniriques, réverbérées, propices au voyage musical et intérieur.
La voix un peu rauque, aux multiples contrastes.

Les compositions de Bachar Mar-Khalifé reposent souvent sur un dispositif d’ostinato, à savoir une boucle musicale d’accords, qui reviennent de multiples fois, comme de lancinantes mélopées et de lancinantes complaintes.

Le mode est pratiquement toujours mineur.
Un mode qui va dire la nostalgie, les choses un peu tristes vécues, le doute, mais paradoxalement, un mode qui va finir par communiquer un esprit de fête et de joie.
Des compositions notamment en fin de concert joyeusement tristes, ou tristement joyeuses, c’est selon.


A ses côtés, Aleksander Angelov à la basse électrique et à la contrebasse et Dogan Poyraz à la batterie vont délivrer une pulsation de braise.

La complicité entre ces trois-là est manifeste et immédiatement palpable.
Le batteurs délaissera de temps en temps sa caisse claire et ses cymbales pour s’emparer debout d’un grand tambour en bandoulière.

Le clavier micro-tonal prendra le relais en fin de set, avec les intervalles des modes orientales et les sonorités d’instruments à vent traditionnels.

La langue libanaise contribue évidemment à ce voyage, à cette évasion dans la montagne, la nature sauvage, là où les hyènes rôdent…

Voici « Prophète », un titre où nous allons entendre Marcel Khalifé, le père, grand musicien lui-aussi, grand joueur d’oud, qui nous dit le poème de l’immense Khalil Gibran, dans lequel il est écrit si poétiquement et si justement que nos enfants ne nous appartiennent pas…


Et puis voici « Insomnia », une chanson envoûtante, lancinante, qui dit que le sommeil est dur à trouver, dans les terres en proie aux conflits armés. Les cauchemars qui vous assaillent, même lorsque vous êtes éveillés...
Le talent et la technique pianistiques sont alors pleinement démontrés.

Une pièce magnifique. Mon passage préféré du concert…


« Insomnia. Ca veut dire Insomnie » : il faut souligner le côté pince-sans-rire du musicien, qui dans de très courts interventions entre les différents titres fait beaucoup rire la salle.
« Est-ce qu’il est permis de danser dans le théâtre de Fontainebleau ? », demande-t-il ainsi, de façon ironique et provocatrice…
Et nous de ne pas nous faire prier…

Un tonnerre d’applaudissements saluera les trois musiciens, à la fin du concert, enlacés dans un symbole évident de fraternité.

Nous sortons tous de ce premier jour du festival Jazz au théâtre avec en tête quantité d’images et de sons orientaux et nombre de messages positifs.

Avec le sentiment d’avoir vécu un grand et magnifique moment musical et humain.

Bachar Mar-Khalifé au festival Jazz au théâtre
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