Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

A bout de sueurs

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Mirage, Mirage,
Plus loin que les cris et le désamour,
Mirage, Mirage…

Hakim Bah est un griot contemporain.
Celui qui sait raconter, celui qui sait rapporter les histoires.
Celui qui sait dire aux autres les mots et les maux.

 

Avec cette pièce toute en tension, avec ce texte nécessaire et passionnant, il va nous décrire le mirage.
Le mirage et sa tragédie.

L’espoir de celles et ceux qui doivent quitter leur domicile, leur pays, leur continent, dans le but de trouver un ailleurs et une vie meilleurs.
L’espérance souvent vaine de trouver ce qu’on n’a pas ou plus chez soi, et qui vous pousse à partir coûte que coûte.
Et parfois au péril d’une vie.

Fifi, elle, elle l’a atteint ce but. Elle est parvenue à partir, direction la France.
Elle revient toute fière au pays de la chaleur, de la sueur et des mouches qui désormais l’insupportent.

Dame, c’est qu’elle est persuadées qu’elle est devenue quelqu’un, à Paris !

Elle retrouve une ancienne amie, Binta, qui va lui dire sa triste situation : elle est mariée à Bachir, un homme violent, qui la trompe allègrement.
Binta a deux enfants, Alpha et Biro, 13 et 9 ans.

Fifi va lui révéler le secret de sa supposée réussite : pour quitter le pays, il suffit de se connecter à un site de rencontres, de trouver l’âme plus ou moins sœur, et le tour est joué.

Les événements vont s’enchaîner, jusqu’au drame final.
Ce qui a constitué un triste fait divers chez nous, noyé dans la masse des infos quotidiennes, va se révéler être une tragédie familiale.
Une allégorie de la séparation, de la rupture des liens, une métaphore de ces terribles voyages forcés, souvent à sens unique et qui trouvent une issue dramatique.

L’auteur lui même et Diane Chavelet ont mis en scène ce texte.
Ce qui frappe, dès le début de la pièce, c’est le sentiment de tension, de violence d’abord sous-jacente et puis bien réelle par la suite, qui va régner durant cette heure et vingt minutes.
Nous percevons dès les premiers mots de la narratrice que cette histoire-là ne sera pas de tout repos, et qu’il ne s’agira pas d’un conte de fées.

La violence sera psychologique, mais également physique.
Des affrontements auront lieu, chorégraphiés à la machette, tels une danse brutale.
Parce qu’au pays, une femme ne peut pas partir impunément, comme si de rien était…
Et pourtant, comme dirait Fifi énonçant les mots d’Hakim Ba, « Si le sol te brûle les pieds, c’est que tu ne cours pas assez vite »…

 

Et puis le résultat d’une autre violence insupportable et révoltante sera montré au moyen d’un très bel artifice scénographique.
Nous entendrons et verrons d’une certaine façon Alpha et Biro. Les enfants.
Je n’en dis pas plus.

Trois excellents comédiens vont incarner les quatre personnages et nous restituer avec un réel engagement ce texte fait de phrases et de mots brutes, âpres, avec beaucoup de répétitions volontaires qui semblent marteler le désespoir.

Diarietou Keita incarne deux rôles : Fifi et la narratrice.
Elle est irrésistible dans le rôle de cette femme qui revient au pays et qui ne cache pas sa supposée supériorité, face à Binta.
Elle chantera fort joliment des complaintes et des mélopées narratives, tristes et elles aussi désespérées.

Binta est interprétée avec une grande finesse par Claudia Mongumu, qui donne à son personnage une réelle épaisseur, passant par de la candeur à une force de caractère peu commune.

Vhan Olsen Dombo est Bachir le violent et l’alcoolique.
Nous n’en menons pas large dans ses scènes de déchaînement physique. On entendrait les mouches tsé-tsé voler.

Le trio fonctionne à la perfection. Une grande cohérence règne durant tout le spectacle.
Tous ensemble, ils nous captivent à nous dire et nous montrer cette histoire d’une famille brisée.
Impossible de les lâcher une seule seconde.

Au lointain, derrière un comptoir semblable à celui des enregistrements des voyageurs dans n’importe quel aéroport, Victor Pitoiset, à la guitare et aux machines numériques, interprète en direct ses compositions.
Les rythmes chaloupés d’origine africaine côtoient des boucles faites de sons étranges et de bruits inquiétants, en adéquation avec ce qui nous est raconté.
Sa participation à la scène du questionnaire du site de rencontre est essentielle !

On l’aura compris, cette histoire mise en forme par Hakim Bah à partir d’un terrible fait divers, cette histoire-là nous confronte à un drame de l’exil, à une tragédie du départ à tout prix, du Sud vers le Nord, de la misère vécue à un supposé Eldorado.
Avec de terribles conséquences associées.

C’est un bien beau moment de théâtre, intense et passionnant.

De ceux qui marquent les esprits et les âmes.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article