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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Les frères Karamazov

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Parricide la sortie !
Décidément, on ne peut pas dire que les relations intra-familiales s’arrangent, chez les Karamazov…

On l’attendait avec impatience, cette adaptation du monstre qu’est ce dernier roman de Fédor Dostoïevski.
Oui, il nous avait bien mis l’eau à la bouche, Sylvain Creuzevault, avec son époustouflante vision d’un des principaux chapitres du bouquin.
Son Grand Inquisiteur, porté sur ces mêmes planches de l’Odéon, constitua l’un des grands moments de la saison théâtrale passée.

Nous allons retrouver pour notre plus grand plaisir tous les ingrédients, tout ce qui fit le succès de cette entreprise dramaturgique fort réussie.

A commencer par l’adaptation même du livre.
Creuzevault, qui sait bien que les grands auteurs sont faits pour être chahutés, a joué selon ses propres dires au charcutier.


Dame, pour monter un pavé de plus de mille trois cents pages et réduire tout ceci à trois heures et quart, entracte compris, il faut y aller au tranchoir !
Mais y aller judicieusement et sans trahir le propos initial.

Ici, c’est le cas.
Si l’on sent évidemment une nouvelle fois une grande connaissance de l’œuvre, son adaptation contemporaine est des plus brillantes.
Nous voici donc en Russie très poutinienne, avec une vision très actuelle de l’âme russe. 

C’est ainsi que papa Karamazov se retrouve tenancier ivrogne et débauché d’une chaîne de boîtes de nuits, limite mafieux, parlant haut et fort de façon totalement décomplexée, apostrophant nous autres les spectateurs, pourrissant la vie de ses fistons.

Bref, un rôle sur mesure pour Nicolas Bouchaud, qui fait si bien du Nicolas Bouchaud, ce pour quoi nous l’adorons tous autant que nous sommes.
Le comédien en veste de cuir bleu bling bling au possible va nous réserver encore cette fois-ci d’immenses moments, avec des envolées furieuses, des ruptures merveilleuses, des scènes de beuverie magnifiques, ou encore des tirades d’un cynisme absolu.
Sans spoiler, on peut dire qu’il est presque dommage qu’il soit trucidé…
Mais enfin, bon, il faut savoir s’arrêter de charcuter à temps.

De ce roman, Jean Genet en parlait comme d’« une farce, une bouffonnerie énorme et mesquine ».
Sur le plateau,  le metteur en scène, va recréer un joyeux et intense maelström dans le même dispositif scénique que l’an passé (nous savons d’emblée où nous mettons les pieds, avec cette palissade de bois, ces feuilles A4 collées avec les grosses lettres noires, cette nuée de néons…), et va donc re-surgir un joyeux et « bordélique » chaos savamment orchestré.

Le burlesque, la farce vont côtoyer le grand guignol.

De très grands moments nous attendent.

La scène de la puanteur du Starets Zossima fait partie de ceux-là.
Le religieux, Saint s’il en est, (Sava Lolov est une nouvelle fois remarquable) repose dans son cercueil.

Depuis quelque temps déjà, ceci expliquant cela…


Se déroule alors quelque chose de Tex Avery ou encore de Chuck Jones, avec une formidable mise en mouvement des corps des comédiens. L’effet est absolument drôlissime.
Je trouve que ce passage est l’un des plus réussis de ce spectacle.

Tout comme les scènes mettant en avant le procureur (encore et toujours le sidérant Sava Lolov) et l’avocat Fétioukovitch (Nicolas Bouchaud qui revient nous enchanter).
Leurs tirades respectives provoquent bien des rires dans la salle.
Les très gros plans filmés en direct à l’Iphone, déformant quelque peu leurs visages, nous montrent les expressions et les mimiques des deux compères qui s’en donnent à cœur joie !

La vision de la Justice, sereine et indépendante est alors bien mise à mal.
Un vrai jeu de massacre.

Servane Ducorps nous ravit également.
Celle qui campa l’an passé un hilarant Donald Trump (si si…) est une Grouchenka très haute en couleurs !

Et puis nous retrouvons également les épatants Vladislav Galard (son Dimitri est poignant, sa Mme Khoklakova très peu light est drôlissime…), Arthur Igual en Alexei tout énamouré de son Starets, Frédéric Noaille en Rakitine halluciné, (il fut une Margaret Thatcher inoubliable), Sylvain Fournier en Piotr, le garçon de café, ou encore Blanche Ripoche en Katérina Ivanovna.

Je n’aurai garde d’oublier de mentionner les jolis et troublants masques de Loïc Nébréda, ainsi que la très belle création musicale que l’on doit à Antonin Rayon aux claviers et aux synthétiseurs modulaires et à Sylvaine Hélary au piccolo et différentes flûtes ainsi qu’à la basse électrique.

Ces passionnantes trois heures un quart se déroulent sans aucun temps mort, sans nous laisser le temps de souffler. On se dit même qu’on en aurait bien repris pour une autre heure...

Ne passez pas à côté de cette nouvelle intelligente et passionnante adaptation de Sylvain Creuzevault, saluée hier par une véritable ovation on ne peut plus méritée.

Vous avez aimé Le grand inquisiteur ?

Vous adorerez ces Frères Karamazov-là !

Sinon, vous reprendrez bien une Beck’s bio sans alcool, ou un Candy-up chocolaté ?

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