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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Les éclairs

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Fiat lux !
Que la lumière soit. Mais électrique, alors, la lumière !

En 1898, après une fermeture de onze années en raison d’un incendie causé par l’éclairage aux bougies, l’Opéra Comique ouvrait à nouveau ses portes avec une innovation majeure et unique en Europe à cette date : la fée électricité illuminait la Salle Favart !

Olivier Mantei, l’actuel patron des lieux pour encore quelques jours seulement, a eu la bonne idée de rappeler cette importante avancée technique en passant commande d’un opéra à l’écrivain Jean Echenoz et au compositeur Philippe Hersant.

Le prix Goncourt 1999 a en effet consacré une trilogie littéraire à trois personnalités, Maurice Ravel, Emile Zatopek et Nikola Tesla, dont il a tiré des biographies romancées.

C’est justement ce dernier, Tesla, le génial inventeur d’origine serbe, émigré aux Etats-Unis qui servira de modèle à Grégor, le héros et le personnage principal de ce « drame joyeux » en quatre actes.

Tesla. Le visionnaire humaniste qui va se heurter aux concurrents, au monde de la finance.
Celui dont les travaux concernant le courant alternatif vont révolutionner pour le meilleur et pour le pire l’état du monde.
Tesla et son besoin névrotique de solitude et d’isolement.

C’est donc à une création mondiale à laquelle le public de la Générale et votre serviteur assistaient.

Clément Hervieu-Léger s’est chargé de la mise en scène de cette œuvre lyrique atypique.

A son habitude, le Sociétaire du Français va insuffler une grâce poétique, une délicieuse délicatesse, mais également des petites et subtiles touches humoristiques à cette entreprise artistique. (Le ballet des assistants d’Edison est à cet égard épatant…)

L’électricité sera omniprésente, avec nombre de machines, dont une à laquelle Tesla n’avait certainement pas pensé, avec également plusieurs stroboscopes y compris dans la salle…
Sans oublier l’utilisation judicieuse d’un projecteur de poursuite, de plus en plus rare sur les plateaux, qui permet de donner corps à l’invention lumineuse.

Immédiatement, des références vont sauter aux yeux : ce sont ces films en noir et blanc du début du XXème siècle, dans lesquels des ouvriers téméraires étaient assis sur des poutrelles métalliques tout au sommet des buildings en construction.

Dans un magnifique camaïeu de gris plus ou moins colorés, la scénographie évoque la ville, la technique, les débuts de l’industrialisation à outrance, le monde des financiers.

Les seules couleurs concerneront les costumes féminins, notamment ceux d’un bal masqué, et un ocre évoquant la retraite volontaire de Grégor-Nikola à Colorado-Springs.

On pense également au film La ligne verte, à un certain moment. Je vous laisse découvrir…

Le metteur en scène nous donne à voir la passion du héros pour les oiseaux de bien belle manière. Les amateurs d’origami se régalent.

A la baguette, Ariane Matiakh tire le meilleur du choeur Aedes, et surtout de la magnifique machine qu’est le Philarmonique de Radio-France. Elle sera d’ailleurs applaudie par les musiciens.

L’instrumentation choisie par Philippe Hersant n’est pas anodine.

La part belle est faite aux bois, aux cuivres et aux percussions.
Les instruments à vent, traités de façon très lyrique, nous évoquent l’air, l’éther dans lequel l’électricité peut se propager, mais également les oiseaux, dont certains cris sont générés y compris par les mains et le souffle du clarinettiste.


Les percussions assurent quant à elles la métaphore puissante de l’énergie.
(Il faut noter un petit moment très jazzy, dans lequel l’un des percussionnistes utilise des balais sur sa caisse claire pour un chabada caractéristique.)

Le compositeur utilise également un synthétiseur Nordlead, qui évoque lui aussi la dimension électrique, notamment avec des sonorités de pianos très cristallines.

La distribution lyrique a été particulièrement soignée.
Une distribution qui recevra une véritable ovation le moment venu, ce qui ne sera que justice.

Trois barytons vont nous enchanter.


Jean-Christophe Lanièce est un Grégor tout en contrastes, tour à tour exalté et névrosé.

Celui qui fut nommé Révélation Classique Adami en 2017 ravit le public de son timbre chaud et profond.
On est totalement en phase avec son personnage.

Le chanteur nous fait parfaitement comprendre les affres dont souffre cet homme voulant le bien de l’humanité.

André Heyboer en Thomas Edison à la fois drôle et veule, ainsi que Jérôme Boutillier en Norman Parker (il sera applaudi dès la fin de son air principal) sont eux aussi épatants.

Les demoiselles ne sont pas en reste.

La soprano Elsa Benoît est une journaliste délurée (« la seule femme de la rédaction du New-York Hérald »…), la mezzo Marie-Andrée Bouchard-Lesieur interprète Ethel Axelrod, la femme du mécène éponyme, interprété de bien belle manière également par le ténor François Rougier.

Autour de Grégor-Nikola, ce sont ces personnages féminins qui sont les plus forts, les plus intègres, les plus sincères. Une histoire d’amour compliquée s’amorcera… Et non, vous n’en saurez pas plus !

Cet opéra est donc un spectacle totalement maîtrisé, avec nombre de parti-pris artistiques judicieux, qui fonctionnent à la perfection. Un spectacle où le fond le dispute à la forme en terme de réussite.
Les spectateurs se passionnent très rapidement pour ce qui nous est montré et chanté.

Assister à la création d’une œuvre dramaturgique en général, et surtout d’un opéra, est toujours un moment particulier.

Je pourrai dire « J’y étais ! », à la création électrique et très réussie de ces Eclairs !

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