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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Les démons

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Au « non » des pères et des fils…

Quand la génération des vieux n’a rien fait pour entraver le délitement sociétal.
Quand la génération des jeunes ne fait rien pour proposer un nouveau modèle.

Comment donc dans ces conditions, s’étonner, au sein d’un monde qui se détruit de l’intérieur, de l’émergence de courants nihilistes ou populistes ?

Et si le véritable terrorisme venait de l’intérieur, beaucoup plus que de l’extérieur ?

Deux questions d’une troublante actualité, non ?

Ces deux questions-là, fortes, essentielles, indispensables, Dostoïevski les a posées en 1872, dans sa Russie qui se prépare à de profonds bouleversements.
L’observateur quasi-sociologique de la société russe de cette fin du XIXème siècle a tellement appuyé là où ça faisait mal que le roman a suscité un tollé lors de sa parution finale.


Eric Ruf poursuit donc sa démarche d’ouverture de la Comédie Française aux grands metteurs en scène européens.
Après notamment Ivo Van Hove pour Les damnés, Thomas Ostermeir pour La nuit des rois, il a sollicité le metteur en scène belge Guy Cassiers, patron de la Toonelhuis d’Anvers, le principal théâtre de la ville et la plus importante compagnie flamande.

Guy Cassiers va nous démontrer son admirable capacité à mélanger les arts de la scène et toutes sortes de techniques vidéographiques pour parvenir à ses fins.

Ce que nous allons voir va se révéler être un passionnant mix entre théâtre et vidéo, chaque discipline alimentant artistiquement l’autre.

Nous entrons dans la salle Richelieu, et nous ne comprenons pas ce que nous voyons sur le plateau.
Au lointain, un immense pan fait de barres métalliques.
Au sol, trois éléments rectangulaires, surmontés d’un mât au bout duquel est fixé une sorte de boîte…

Nous allons savoir… La vidéo va nous faire comprendre.
Nous sommes à l’intérieur du Crystal Palace, un lieu fait de gigantesques verrières.
Les éléments rectangulaires vont s’élever pour surplomber le plateau : ce sont trois écrans, mobiles individuellement ou conjointement, les boîtes étant des projecteurs.

Guy Cassiers, grâce à ceci, a développé un vrai langage scénique et dramaturgique, avec une véritable grammaire technique.
Grâce à une mise en scène millimétrée (rarement l’expression aura été aussi appropriée), il parvient à nous montrer à l’écran des images pourtant filmées en direct mais que nous ne voyons pas sur scène !

Comme par exemple Hervé Pierre et Dominique Blanc de profil, se faisant face sur les écrans, alors qu'ils sont plantés devant nous, séparés d’une dizaine de mètres.

Comme par exemple encore Jennifer Decker et Stéphane Varupenne qui prennent le thé ensemble, se touchant, se serrant les mains, alors qu’eux aussi sont l’un à jardin, l’autre à cour.

Je vous laisse découvrir en détail sans rien déflorer du procédé, mais ce que nous voyons est non seulement troublant, mais nous montre comment cette société décrite est en pleine déliquescence.
On se parle sans se parler, on est ensemble sans y être.
Ca ne vous rappelle rien ?

Tout ceci témoigne d’un grand savoir faire technique (un grand coup de chapeau au concepteur video Bram Delafonteyne), mais également d’une grande réussite en matière de parti-pris dramaturgique.
Ou quand le signifiant est pleinement au service du signifié, grâce à ces images tournées en direct ou pré-filmées et intégrées à l’ensemble.
Du grand art.

Ce que nous allons voir, durant ces deux heures et vingt minutes que dure le spectacle témoigne d’une grande beauté formelle.
Les magnifique lumières de Fabiana Piccioli, (ah ! Ces fabuleux clairs-obscurs évocateurs, ah cette scène d’incendie !…), la scénographie et les costumes de Tim Van Steenbergen montrant eux aussi une société à bout de souffle confèrent à l’ensemble une magnifique identité visuelle.

Et puis, la Troupe. Avec un T majuscule.

Alors oui, Guy Cassiers a pu choisir sans trop prendre de risques parmi les sociétaires et pensionnaires des personnalités habituées au type de rôle qu’ils interprètent sur cette production.

Après tout, lorsqu’on dispose d’un tel vivier d’admirables comédiens et comédiennes, on aurait tort de se priver d’aller à l’essentiel.

J’ai beaucoup apprécié les prestations de Jérémy Lopez et Christophe Montenez.
Les jeunes personnages.
L’un en populiste implacable, pervers et manipulateur, l’autre en nihiliste convaincu, les deux comédiens nous livrent de sacrés moments d’interprétation.

Hervé Pierre et Dominique Blanc incarnent quant à eux les figures du passé. Les anciens complètement dépassés.
Melle Blanc nous fait bien rire, grâce à sa façon d’interpréter la subtile adaptation d’Erwin Mortier et la traduction très actuelle de Marie Hooghe.

Le reste des comédiens excelle à nous raconter les histoires de familles qui constituent le substrat du roman, paru tout d’abord en feuilleton, ceci expliquant cela.

La fin du spectacle, avec ce « morphing en direct » des visages de MM. Pierre, Montenez et Lopez résume parfaitement le propos général.
Cette conclusion relève d’une sépulcrale et sombre beauté.

Vous l’aurez compris, il faut absolument aller se confronter à ces Démons-là.
Cet ambitieux spectacle, très abouti d’un point de vue technique et dramaturgique, est de ceux qui marquent les esprits et restent dans les mémoires.

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